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Interview D'odile Jacob

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La meilleure maison d'édition francophone de livres scientifiques. Manifestement, une femme particulièrement brillante. Et en plus, elle est pas mal ! Je ne l'imaginais pas comme ça l'Odile ! :icon_up:

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Madame Figaro du samedi 4 décembre 2004. Par Patricia Boyer de Latour.

Cette femme collectionne les best-sellers… Scientifiques. Un exploit en France dans le monde de l’édition. Aujourd’hui, elle se lance dans l’aventure informatique avec des logiciels destinés aux collèges. Rencontre avec une visionnaire. Propos recueillis

D’elle, quelqu’un a pu dire qu’elle était un mélange de Bardot et d’Einstein… Elle s’en amuse évidemment, mais elle a trouvé ça gentil. Quoi qu’il en soit, Odile Jacob a renouvelé en moins de vingt ans le paysage éditorial français en créant ex nihilo une maison d’édition dont les sciences exactes et humaines sont le principal champ de compétences.

Forte d’un succès jamais démenti et tout en continuant une politique éditoriale brillante où les plus grands noms sont déjà dans son catalogue, elle se lance aujourd’hui en précurseur dans l’enseignement des sciences à destination des collèges par logiciels informatiques *, avec l’idée d’aider les enfants à tout comprendre des mathématiques, de la physique ou de la chimie. Histoire de mettre à la portée de tous des connaissances qu’elle aimerait voir transmises de manière expérimentale et quasiment ludique.

C’est à Bernard Gotlieb, son mari normalien et énarque, qui a rejoint récemment son équipe, qu’elle doit ces nouvelles perspectives de développement du groupe. Sans lui, dit-elle encore, elle ne se serait jamais lancée dans la fondation d’une maison d’édition. Et c’est aussi grâce à lui qu’elle accepte de temps à autre de quitter son bureau de la rue Soufflot pour aller en Italie et ailleurs, loin, pour découvrir d’autres cultures.Rencontre avec une femme aux multiples facettes, vive, curieuse et qui acceptede dire avec simplicité deux ou trois choses auxquelles elle tient.

Patricia Boyer de Latour. – À l’âge de quinze ans, imaginiez-vous la personne que vous êtes aujourd’hui ?

Odile Jacob.

– Je ne sais pas ce que je suis devenue… Je suis incapable de m’asseoir et de contempler ce que j’ai fait. En revanche, je me pose chaque matin la question de savoir ce que je vais faire de nouveau. Que ferai-je dans dix ou quinze ans ? C’est ce qui me préoccupe. Alors, à quinze ans, avais-je une idée de ce que je deviendrais ? La seule chose que je peux dire, c’est que j’avais de vrais intérêts intellectuels. J’ai eu mon bac très jeune, je suis entrée en khâgne sans avoir fait hypokhâgne, après des études de philosophie et de linguistique. Et puis, je suis partie pour les États-Unis en ayant obtenu une bourse afin d’étudier à l’université Harvard la psychologie cognitive et la psycholinguistique. J’en suis sortie diplômée avec une thèse sur l’acquisition du langage. Je voulais comprendre les frontières entre l’intelligence du bébé et la communication animale. Quand je suis revenue en France, j’ai voulu faire connaître de nouveaux domaines et de nouveaux talents. J’ai pensé que les travaux des scientifiques étaient trop méconnus. C’est ainsi que j’ai publié mon premier livre : “ l’Homme neuronal ”, de Jean-Pierre Changeux, qui a été un grand succès.

P. B. L. – Comment vous vient l’idée de créer votre propre maison d’édition ?

O. J.

– J’ai toujours rêvé d’un vrai lieu de débats intellectuels. En 1987, quand j’ai fondé les éditions Odile Jacob, cela n’existait pas sous cette forme. J’ai poursuivi mes aspirations intellectuelles en publiant des personnalités exceptionnelles, avec une très grande satisfaction. Ce qui n’est pas le cas lorsqu’on est soi-même chercheur. J’avais le projet de créer une maison d’édition qui soit un lieu de confrontation des idées en lien avec le marché : je voulais réconcilier le monde intellectuel et celui des affaires. Peut-être ai-je hérité des gènes de mon grand-père maternel, un self-made-man et un génie des affaires. Il était heureux de ce que je faisais, en voyant mes premiers succès. J’ai eu beaucoup de chance. Le monde des affaires est d’une rudesse terrible, comme celui de la politique. Il faut donc respecter les règles du jeu. J’ai le goût des affaires, j’aime vendre des livres, mais je ne transige jamais sur la qualité. Cela peut s’apparenter à une morale, c’est en tout cas une de mes manières de respecter les règles du jeu.

P. B. L. – Vous êtes la seule femme à avoir réussi à fonder une maison d’édition de cette envergure…

O. J.

– Au départ, je ne me rendais pas compte de la difficulté à être une femme qui compte dans l’édition. J’ai toujours vécu dans un milieu d’hommes, j’ai trois frères, et il fallait en faire beaucoup dans ma famille pour être écoutée, pour ne pas dire entendue ! J’aimais la danse classique et la musique, ma mère était pianiste ; mais j’ai lu aussi Spinoza et Descartes très jeune. J’avais envie de faire quelque chose de ma vie. De ne pas renoncer à être une femme et de réussir aussi professionnellement. Au fil du temps, j’ai fini par comprendre qu’il y a déjà une telle compétition entre hommes à ce niveau que si des femmes émergent, ils les rejettent. Il faudrait quand même qu’en France on puisse se réjouir, comme c’est le cas aux États-Unis, du succès d’autrui, et qu’on change de mentalité.

P. B. L. – À quoi vous sert votre pouvoir ?

O. J.

– Je voudrais que les ouvrages que nous publions contribuent à faire lire beaucoup plus de gens qu’auparavant. Il s’agit d’une nécessité urgente dont nous devrions tous avoir conscience. C’est pour cette raison que nous développons des programmes d’enseignement des sciences par le biais de l’informatique. Reste que lire est primordial. Si l’enfant ne lit pas très jeune, il aura un cerveau beaucoup moins développé. On pense beaucoup aux apparences dans nos sociétés, mais le cerveau est essentiel, il faut l’entretenir. Pensez à Claude Lévi-Strauss, quatre-vingt-seize ans et une intelligence impressionnante. Vedel et Braudel étaient ainsi. Comment nourrir son cerveau ? En lisant, bien sûr.

P. B. L. – Que vous ont apporté ces auteurs ?

O. J.

– Tout. Ils sont ici chez eux et ils le savent. Chaque matin, je me plonge grâce à eux dans des nourritures intellectuelles… Je continue aussi à travailler sur des manuscrits, de préférence les plus techniques, ce qui me permet d’anticiper et d’inventer de nouvelles perspectives.

P. B. L. – Qui êtes-vous pour eux ?

O. J.

– Une amie de confiance. Ils savent que je les lis, que j’ai un immense respect pour eux et que mon objectif consiste avant tout à les aider à réaliser leur œuvre. Ils se laissent accompagner afin d’aller le plus loin possible. Et de cette confiance, je leur suis infiniment reconnaissante.

P. B. L. – Quels sont vos atouts ?

O. J.

– Je ne sais pas… Peut-être une immense curiosité, un réel intérêt pour les autres, et pas de préjugés intellectuels. Le rôle d’un éditeur consiste à imaginer le maximum de paires d’yeux qui vont s’intéresser au livre à venir. Cela ne s’apprend pas. Il y a des gens qui écrivent admirablement, qui sont passionnés par un sujet, mais combien de personnes vont les suivre ? Si vous vous trompez beaucoup, il vaut mieux changer de métier.

P. B. L. – Êtes-vous tentée vous-même par l’écriture ?

O. J.

– Oui, sûrement. Mais il faut que je m’occupe de tant d’aspects de l’entreprise, de son développement, de ses perspectives aujourd’hui. J’ai énormément de chance de faire ce que je fais. Mon souhait serait qu’on lise les mille cinq cents ouvrages qui existent dans le catalogue pendant très longtemps. Et puis, j’ai d’autres rêves que je veux réaliser… Un rêve après l’autre, on verra bien.

P. B. L. – De quoi êtes-vous le plus fière ?

O. J.

– Être éditeur, c’est faire un métier qui demande beaucoup de persévérance. Sortir une traduction en six semaines des Mémoires de Bill Clinton, et paraître le même jour que la version américaine, c’est un exploit. Mais publier des livres comme “ Enfants du Soleil ”, de l’astrophysicien André Brahic, qui a mis dix ans pour l’écrire, cela vaut la peine ! Il faut savoir patienter. Aujourd’hui, on sous-estime le public. Quand “ Soyez savants, devenez prophètes ”, le livre du Prix Nobel Georges Charpak, ou “ les Pères et les mères ”, d’Aldo Naouri, se vendent à plus de soixante-dix mille exemplaires, je suis vraiment contente. Les Français sont beaucoup plus intelligents que l’on ne croit. Quand on publie de vrais livres, en donnant aux lecteurs des instruments de réflexion et de connaissance pour qu’ils apprennent dans tous les domaines, cela les intéresse, parce que c’est cela qu’ils veulent, au fond ! Les éditions Odile Jacob sont une université vivante, très large, pas du tout élitiste. Mais l’excellence, nous la devons à nos lecteurs.

P. B. L. – Qu’est-ce qu’un “ vrai ” livre ?

O. J.

– Quelqu’un se met à écrire parce qu’il a quelque chose à dire, sous toutes ses formes : romanesque, poétique, scientifique… On n’écrit pas pour écrire un livre. On écrit parce qu’on a quelque chose à dire.

P. B. L. – Réaliser des best-sellers avec des ouvrages scientifiques, c’est tout de même un tour de force !

O. J.

– L’écriture est un métier. Le plus difficile consiste à convaincre les chercheurs d’expliquer au plus grand nombre ce qu’ils font d’important pour la société. Ce n’est pas du tout leur démarche initiale, dans la mesure où ils sont engagés dans un travail long, obscur, difficile, qui vise à démontrer à leurs pairs qu’ils font des découvertes. La recherche française est très brillante dans de nombreux domaines – anthropologie, archéologie, droit, mathématiques, physique, neurosciences, psychanalyse –, mais il faut réveiller les esprits. Les auteurs que je publie ont des choses à dire, encore faut-il qu’ils puissent les écrire. Pour ce faire, il faut réhabiliter la notion du temps de l’œuvre. Or combien de gens se préoccupent surtout de leur communication… Écrire prend du temps, mais qui s’en soucie aujourd’hui ?

* TDmaths, TDgéométrie, TDphysique-chimie.

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