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Je commence dès ce soir la lecture d'un ouvrage reçu aujourd'hui, enfin traduit en France, L'Erreur et l'orgueil de Roger Scruton, aux éditions L'Artilleur.

Un livre qui passe au crible les intellectuels de gauche en Europe. Le plan du livre est intéressant, on commence par un chapitre définissant la gauche, le suivant parle de Hobsbawm et E.P Thompson, puis des américains Galbraith et Dworkin, les français Sartre, Foucault puis Althusser, Lacan et Deleuze, l'allemand Habermas, la nouvelle gauche de Gramsci et la guerre culturelle en Europe, un chapitre dédié à Badiou et Zizek puis une conclusion sur les droites en Europe.

 

Ma foi, bien que j'aie déjà connaissance de ces sujets, le livre semble très intéressant dans son contenu, il me fait penser aux vieux livres du Club de l'Horloge.

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il y a 20 minutes, Doctrinaire a dit :

enfin traduit en France, L'Erreur et l'orgueil 

 

Oui, quelle réjouissante nouvelle :)

 

N'hésites pas à nous en dire plus au fil de ta lecture.

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Quelques soient les désaccords qu'on puisse avoir avec lui, Aron est vraiment un grand philosophe français. Le passage suivant ne mobilise pas seulement un argument simple et définitif contre la théorie sociologique de Marx (la vacuité de la notion de dernière instance), il démolit aussi, avec plus de 20 ans d'avance, la tentative de renouvellement althussérienne du marxisme:

 

 

"Que la régression, à partir de n'importe quel événement, remonte à un phénomène économique, on l'admettra volontiers. Il suffit de prolonger assez loin la recherche ; de plus, les différentes causes sont enchevêtrées pour qu'on ne se heurte pas rapidement à un antécédent économique. Mais le problème est de savoir pourquoi, comment un tel antécédent peut être dit cause véritable ou cause dernière. Nous avons analysé le mécanisme de l'enquête historique: il est inconcevable que l'on puisse, à l'avance et de manière générale, quel antécédent est cause déterminante. De quel droit s'arrête-on dans la régression ? Au-delà de l'antécédent économique, on mettrait au jour d'autres antécédents non économiques. Comment donner un sens à l'expression en dernière analyse ?" (p.308-309)

"Nous accepterons volontiers cette notion d'action réciproque qui n'est ni spécifiquement marxiste, ni spécifiquement dialectique (l'action réciproque devient dialectique lorsqu'elle s'inscrit à l'intérieur d'une progression, lorsque l'antithèse, par réaction sur la thèse, l’œuvre par réaction sur le créateur, détermine l'accession à un terme supérieur qui réconcilie les deux premiers). La coexistence se définit par l'interaction. Si l'on considère deux ensembles -politiques d'une part, économique de l'autre-, certainement il faudra reconnaître l'échange des influences. Mais dès que l'on descend au détail, l'action réciproque devient position d'un problème: dans quel sens, à tel moment, s'est exercée l'action ? Je ne prétends pas que toujours on aboutisse à une relation de sens unique: la formule de l'interaction traduit les limites de notre savoir et de notre analyse autant que la structure du monde historique. A un niveau inférieur ou supérieur, on apercevrait peut-être le terme directeur." (p.310)

"Pour éviter que la doctrine se dissolve en une généralisation vague de l'action causale propre à l'économie, on tentera de donner un sens rigoureux à l'idée de prédominance. Mais cette tentative est condamnée à l'échec comme l'effort pour justifier l'efficace exclusive. [...] Nous en revenons toujours à la même argumentation: on pèse l'efficace des différents antécédents dans chaque situation. Comment formuler à l'avance le résultat, unique et constant, de ces évaluations singulières." (p.311)
-Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique, Gallimard, 1986 (1938 pour la première édition), 521 pages.

 

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De ma vie, je crois que je n'ai jamais entendu quelqu'un dire que ce n'était pas un grand philosophe - mais il est pas si connu que ça^^

 

 J'ai lu le dictionnaire sorti sur lui dernièrement, bah c'est bien. 

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Je dis ça parce qu'aussi bien en sciences politiques qu'en philosophie*, je n'ai pas souvenir de l'avoir vu cité, et une seule fois mentionné en bibliographie. Bon après j'étais dans des facs de gauche.

 

* Idem pour Freund. Ce scandale absolu.

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Quelqu'un a déjà lu "Les libertariens aux États-Unis" de Stéphane Caré ?

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Il y a 3 heures, Restless a dit :

Quelqu'un a déjà lu "Les libertariens aux États-Unis" de Stéphane Caré ?

 

J'ai lu des extraits sur le Net, ça semble raisonnement honnête.

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Toujours dans Aron. Celle-là je la garde pour le prochain liborgien type qui confond, ou réduit, défense de la liberté à la défense du marché (ou défense du capitalisme à usage d'arguments productivistes) :

 

"Entre l'économiste qui condamne le collectivisme parce qu'il produit à des prix de revient trop élevés, et le moraliste qui condamne un régime dont le ressort est le désir de profit, il n'y a et il n'y aura jamais de dialogue."

-Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique, Gallimard, 1986 (1938 pour la première édition), 521 pages, p.405.

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Il y a 11 heures, Restless a dit :

Quelqu'un a déjà lu "Les libertariens aux États-Unis" de Stéphane Caré ?

Oui, la paire d'ouvrages de Sébastien Caré (pas Stéphane) sont bien, très convenablement informés et plutôt de bonne foi (malgré quelques erreurs d'analyse).

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Ça marche! Déjà le fait qu'il soit sur Rennes1 et pas Rennes2, ça laissait présager du moins pire :D ; Mais blague à part, je me laisserai surement tenter alors.

 

 

Sinon, je cherche de la bonne lecture sur MLK, ainsi que sur le Che.

Aussi, si vous avez des pistes sur des ouvrages concernant les religions, ça m'intéresse. Soit sous forme de "guide de religions", soit des spécifiques (essentiellement Christianisme, Islam et Judaïsme, j'attaquerai l'oriental après).

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Critique intéressante adressée à Arendt:

 

"Cette compréhension de l'effondrement intellectuel et spirituel est suivie, dans le texte du Dr Arendt, de cette phase: "C'est la nature humaine en tant que telle qui est en jeu ; et même s'il semble que ces expériences ne réussissent pas à changer l'homme, mais seulement à le détruire [...] on ne devrait jamais perdre de vue les nécessaires limites d'une expérience qui requiert un contrôle global des résultats concluants". Quand j'ai lu cette phrase, j'ai eu du mal à en croire mes yeux. La "nature" est un concept philosophique ; il désigne ce qui identifie une chose comme étant une chose de telle sorte et pas d'une autre. Une "nature" ne peut pas être changée ou transformée. Un "changement de nature" est une contradiction dans les termes: toucher à la "nature" d'une chose signifie détruire cette chose. Concevoir l'idée d'un "changement de la nature" de l'homme (ou de quoi que ce soit d'autre) est un symptôme de l'effondrement intellectuel de la civilisation occidentale. L'auteur adopte en réalité l'idéologie immanentiste. Elle conserve son "ouverture d'esprit" pour ce qui concerne les atrocités totalitaires. Elle considère la question d'un "changement de nature" comme un sujet qui ne saurait être tranché que par "expérimentation" ; et puisque "l'expérimentation" n'a pas pu encore bénéficier des opportunités offertes par un laboratoire global, la question doit demeurer pour l'instant en suspens.
Bien entendu, ces phrases du Dr Arendt ne doivent pas être interprétée comme une concession au totalitarisme au sens le plus restreint, c'est-à-dire comme une concession aux atrocités nationales-socialistes et communistes. Bien au contraire, elles reflètent une attitude typiquement libéral, progressiste, pragmatique, envers les problèmes philosophiques. [...] Cette attitude revêt, en effet, une importance d'ordre général en ce qu'elle révèle combien les positions libérales et totalitaires partagent de points communs ; l'immanentisme essentiel qui les unit l'emporte sur les différences d'ethos qui les séparent. La véritable ligne de partage dans la crise contemporaine ne passe pas entre les libéraux et les totalitaires, mais entre les partisans d'une transcendance philosophique ou religieuse d'un côté, et les adeptes sectaires de l'immanentisme, libéraux ou totalitaires, de l'autre
."
-Eric Voegelin, "The Origins of Totalitarianism", Review of Politics, janvier 1953, in Hannah Arendt, Les Origines du Totalitarisme - Eichmann à Jérusalem, Gallimard, coll. Quarto, 2002, 1615 pages, pp.958-966, p.964-965.

 

Cela étant Voegelin est doublement abusif: tous les libéraux (et sans doute même tous les liberals) ne s'appuient certes pas sur un antinaturalisme. D'autre part une philosophie reposant sur l'analyse de la nature humaine ne présuppose pas nécessairement une métaphysique idéaliste ou religieuse, comme le prouve le matérialisme épicurien ou le matérialisme moderne d'Holbach (le marxisme tomberait en revanche tout à fait sous le coup de sa critique puisqu'il réduit, après Rousseau, l'humain a son historicité) -ou encore l'objectivisme.

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2w7cic.jpgvia Imgflip Meme Generator

 

« Beaucoup de personnes, à la suite d’un accident imprévisible, étant devenues incapables de subvenir à leurs besoins par leur travail, ne doivent pas être abandonnées à la charité privée, mais elles doivent être prises en charge (autant que les nécessités naturelles l’exigent) selon les lois de l’Etat. Car tout comme c’est un manque de charité de la part de quiconque de ne pas s’occuper des invalides, c’est de même un manque de charité de la part de l’Etat de les exposer au hasard d’une charité aussi incertaine. »

-Thomas Hobbes, Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, chapitre 30, 1651.

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Fini le roman qui a fait connaître l'égyptien Alaa Al Aswany, l'immeuble Yacoubian. Une plongée au sein de la société égyptienne des années 2000, qui montre bien les tensions qui existaient avant le fameux Printemps Arabe, avec la corruption des institutions et de la démocratie, la volonté du peuple d'améliorer sa condition, la montée d'un islam intégriste mais proche du peuple qui souffre. Avec la trilogie de Mahfouz, on a un portrait intéressant du souffle qui anime la société Egyptienne depuis la société traditionnelle soumise à la colonisation suivie par la libération et les promesses non tenues du socialisme panarabe, et enfin la société actuelle tiraillée entre des envies de liberté, de développement économique mais aussi de rigorisme religieux.

Une société complexe bien loin des clichés habituels sur le monde musulman.

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Le 16/03/2019 à 18:47, Johnathan R. Razorback a dit :

« Beaucoup de personnes, à la suite d’un accident imprévisible, étant devenues incapables de subvenir à leurs besoins par leur travail, ne doivent pas être abandonnées à la charité privée, mais elles doivent être prises en charge (autant que les nécessités naturelles l’exigent) selon les lois de l’Etat. Car tout comme c’est un manque de charité de la part de quiconque de ne pas s’occuper des invalides, c’est de même un manque de charité de la part de l’Etat de les exposer au hasard d’une charité aussi incertaine. »

-Thomas Hobbes, Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, chapitre 30, 1651.

Hobbes écrit au XVIIe comme tu ne l'ignores pas. On ne peut pas s'attendre à ce qu'il sorte du Rothbard burly and strong. Par de nombreux aspects, il me semble que Hobbes préfigure le libéralisme politique (droit à la résistance, part inaliénable du DN, et même le fait que l'Etat soit créé pour permettre aux plans individuels d'être satisfaits (car ils ne peuvent l'être dans l'état de nature)). De manière générale (même si ce n'est pas ton argument), les lectures ultra-absolutisantes de Hobbes sont souvent caricaturales. Comme l'écrit d'ailleurs Jean Terrel dans Les Théories du pacte social (excellent bouquin, lecture récente d'ailleurs) :

 

Citation

Rien n'est plus éloigné des intentions de Hobbes que l'idée d'une aliénation totale. Il arrive à Hobbes de dire que chacun donne au souverain le droit de commander tout ce qui lui plaît ou encore de parler d'un droit transféré en totalité, mais il nous a auparavant interdit de prendre les mots don et transfert au sens littéral courant : rien n'est donné au souverain, il conserve seulement son droit naturel à tout. Le droit du souverain et les obligations des sujets restent relativement indépendants. Les obligations sont limitées pas le noyau inaliénable du droit naturel qui autorise la résistance quand la vie et la liberté de mouvement sont en danger. [Cf. chap. XV, §22] On a le droit de déserter en temps de guerre si on est d'un naturel craintif, de s'emparer d'aliments par violence et par fraude au cours d'une famine. Le droit de résister est étendu au cas où la famille et les proches sont menacés. Il subsiste pour le condamné conduit à l'échafaud et pour les rebelles et les criminels qui réunissent leurs forces pour se prêter assistance : "Ils ne font que défendre leurs vies, ce que le coupable peut faire aussi bien que l'innocent." Ce dernier texte n'a pas échappé aux contemporains. Hyde, un royaliste modéré qui a défendu les droits du parlement avant le début de la guerre civile, est scandalisé. En le commentant, l'évêque anglican Bramhall, l'adversaire de Hobbes dans la querelle du libre arbitre, parle du Leviathan comme du catéchisme des rebelles. (Le Seuil, coll. Points, 2001, pp. 158-159)

 

Et à propos du libéralisme économique, Hobbes est favorable à une liberté économique limitée. Le Mises Institute lui rend justice : https://mises.org/library/4-thomas-hobbes

Cet article du AEI restitue bien les nuances de sa position :

 

Citation

Though Hobbes refuses to provide a natural justice foundation for respect for private property rights, his prudential political teaching aims to remedy the "poor" condition of our natural state by estab­lishing a law of private property. The economic policy that follows is at once ordered by the sovereign authority to public ends, and concerned to secure the benefits of private industry.On the one hand, the sovereign will assign land ownership in a way "agreeable to equity and the common good,"and Hobbes reminds us that though these new, legal property rights will exclude intrusions and takings from other subjects, they do not exclude the authority of the sovereign.Liberty, Hobbes reminds us, is not "an exemption from law." Rather, it is the very purpose of civil law to abridge and restrain natural liberty.

On the other hand, though the commonwealth itself may retain a portion of land, and order its cultivation and improvement (that is, the state may enter directly into economic activity), Hobbes advises against this. Hobbes makes respect for property rights his sixth commandment of civil society.Public ownership of the means of production runs the risk that one error costs everything; any monopolist will grow negligent. Moreover, such an expansive source of revenue threatens the unlimited expansion of govern­ment, and "Commonwealths can endure no diet." In place of public ownership and management of the economy, Hobbes rec­ommends the "equal imposition of taxes" to supply revenue for the defense of the commonwealth and for programs of public charity. By "equal imposition" Hobbes means taxation proportional to "the debt that any man oweth to the commonwealth for his defence." Because the wealthy receive an extra benefit from "the service of the poor" who work for them, Hobbes argues that the wealthy should contribute through their taxes for the defense and maintenance of the poor. Hobbes suggests that private charity is too unreliable, and too bound to private interests, to fulfill the public function of charity. But he also insists that those recipients of charity who are physically capable must be required to work, perhaps by coloniz­ing new lands.http://www.aei.org/spotlight/human-flourishing-hobbes-and-locke/

 

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Il y a 9 heures, Vilfredo Pareto a dit :

1): Par de nombreux aspects, il me semble que Hobbes préfigure le libéralisme politique (droit à la résistance, part inaliénable du DN

 

2): Comme l'écrit d'ailleurs Jean Terrel dans Les Théories du pacte social (excellent bouquin, lecture récente d'ailleurs) :

 

3): Et à propos du libéralisme économique, Hobbes est favorable à une liberté économique limitée. Le Mises Institute lui rend justice : https://mises.org/library/4-thomas-hobbes

Cet article du AEI restitue bien les nuances de sa position :

 

1): DN qui chez Hobbes n'a absolument pas le sens traditionnel ou jusnaturaliste ; ce sont des indications de physique politique. Le passage que tu cites sur les condamnés l'illustre bien, Hobbes indique que la nature humaine étant ce qu'elle est, le condamné à mort ne se laissera pas tuer gentiment mais sera amené naturellement à résister. C'est une indication parfaitement amorale, il n'y a rien de juste dans le fait qu'il se défende (et de toute façon le Juste et l'Injuste sont crées par la Loi du souverain, Hobbes est un positiviste juridique). Hobbes indique ce que le pouvoir n'est pas en mesure de faire (au sens des limites d'une force physique), pas ce qu'il serait moralement interdit de faire.

 

2): Comme diraient l'autre, les intentions comptent moins que les conséquences. Hobbes est peut-être le seul philosophe de l'histoire occidentale à affirmer qu'un pouvoir tyrannique n'existe pas (il prône la destruction des livres romains qui introduisent cette catégorie pernicieuse, cf Arendt, L'impérialisme). La révolte contre le souverain est un pur fait naturel sans légitimité morale. L'aliénation du sujet au pouvoir politique est donc totale.

 

3): Comme le Souverain a le droit de te prendre ta propriété n'importe quand, ça te fait une belle jambe d'être protégé des autres sujets (entre parenthèses ça n'est pas une liberté révolutionnaire, le droit et la pensée politique chrétienne connaissent la propriété hein):

 

« L’État détermine de façon discrétionnaire le système des droits de propriété, garantit les contrats, produit les règles et institutions de marché, et dans cet ordre la liberté des contractants peut jouer, mais sans que l’État leur laisse la bride sur le cou : il les contrôle, à tous moments il peut intervenir, interdire, revoir les droits de propriétés, et c’est encore lui, enfin, qui anime la circulation par ses recettes et ses dépenses publiques. »

-Pierre Dockès, « Hobbes et l’économique », Astérion [En ligne], 5 | 2007, mis en ligne le 13 avril.

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Il y a 9 heures, Johnathan R. Razorback a dit :

DN qui chez Hobbes n'a absolument pas le sens traditionnel ou jusnaturaliste ; ce sont des indications de physique politique. Le passage que tu cites sur les condamnés l'illustre bien, Hobbes indique que la nature humaine étant ce qu'elle est, le condamné à mort ne se laissera pas tuer gentiment mais sera amené naturellement à résister. C'est une indication parfaitement amorale, il n'y a rien de juste dans le fait qu'il se défende

Ben il est juste qu'il défende son droit à la conservation de sa vie (sinon l'institution même de l'autorité du Leviathan n'a pas lieu d'être). De même qu'il est juste que je mange une pomme ; sinon je meurs (Locke).

 

Il y a 9 heures, Johnathan R. Razorback a dit :

L'aliénation du sujet au pouvoir politique est donc totale.

Non : le fait que la révolte ne soit pas morale ne veut pas dire qu'elle n'existe pas. Et si la résistance est possible et légitime, l'aliénation du sujet n'est pas totale. Hobbes précise clairement que le sujet n'aliène qu'une part du droit naturel puisqu'il en reste une part inaliénable.

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il y a 31 minutes, Vilfredo Pareto a dit :

1): Ben il est juste qu'il défende son droit à la conservation de sa vie (sinon l'institution même de l'autorité du Leviathan n'a pas lieu d'être).

 

2): De même qu'il est juste que je mange une pomme ; sinon je meurs (Locke).

 

1): Il n'y a pas de justice là-dedans, c'est un pur fait, ou plutôt une mise en adéquation de moyen à une fin (l'auto-conservation) que Hobbes juge être une caractéristique nécessaire de la nature humaine. Instituer le Léviathan n'est pas un acte de justice mais une suggestion rationnelle à partir du moment où on décide de sortir de l'état de nature (mais Hobbes serait bien en peine de trouver à redire à qui ne voudrait pas sortir de l'état de nature. En tout cas ce ne serait pas un acte immoral car il n'y a pas de justice antérieurement au contrat social).

 

2): Les prémisses de Locke sont profondément différentes parce que lui n'est pas un matérialiste immoraliste mais un jusnaturaliste religieux. Manger une pomme pour éviter de mourir n'est pas un acte de justice, c'est là encore une comportement rationnel par rapport à une fin, l'auto-conservation. En revanche chez Locke l'auto-conservation n'est pas un pur fait, c'est un commandement moral d'origine divine.

 

Le moins qu'on puisse dire est que les philosophes du 17ème étaient des penseurs étranges :D

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il y a une heure, Johnathan R. Razorback a dit :

(mais Hobbes serait bien en peine de trouver à redire à qui ne voudrait pas sortir de l'état de nature. En tout cas ce ne serait pas un acte immoral car il n'y a pas de justice antérieurement au contrat social).

Non tu as raison ce serait seulement pas rationnel du point de vue de Hobbes. Je suis d'accord qu'il faut accepter son anthropologie de départ (ce que ne fait pas Rousseau par exemple, qui considère que Hobbes appelle "état de nature" ce qui est en fait un "état civil") et qu'elle est un peu incohérente (comme l'écrit Manent, on a des hommes qui se comportent comme des aristos (lutte pour la reconnaissance) qui adoptent in fine un comportement bourgeois (assurer leur sécurité)). Mais on peut faire la même critique à toutes les théories du contrat : pourquoi sortir de l'état de nature lockéen ? Rothbard n'en sort pas d'ailleurs :icon_lol:

 

Il y a 1 heure, Johnathan R. Razorback a dit :

En revanche chez Locke l'auto-conservation n'est pas un pur fait, c'est un commandement moral d'origine divine.

 

True (d'où l'interdiction du suicide), my bad.

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il y a 31 minutes, Vilfredo Pareto a dit :

1): elle est un peu incohérente

 

2): pourquoi sortir de l'état de nature lockéen ?

 

1): Elle est surtout manifestement fausse parce que si les hommes étaient réellement égaux dans la capacité à se tuer, l'Etat n'apparaîtrait jamais. Il apparaît au contraire parce que certains sont de meilleurs tueurs que d'autres (comme le note Nietzsche et tous les critiques des théories conctractualistes dôtés d'un peu de courage intellectuel) ; et après ça donne des jeux de dépendance de sophistication variable, mais toujours à base de protection contre tribut/obéissance (féodalité celtique puis médiévale, impôt moderne et Etat régalien).

 

2): Bonne question.

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il y a 36 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

Elle est surtout manifestement fausse parce que si les hommes étaient réellement égaux dans la capacité à se tuer, l'Etat n'apparaîtrait jamais. Il apparaît au contraire parce que certains sont de meilleurs tueurs que d'autres

Mais tous croient être égaux. Qu'ils le soient en fait ou non importe peu, ils restent dominés par la Pride et la Glory. Tu aurais une référence pour Nietzsche s'il te plaît ? C'est éminemment intéressant.

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il y a 12 minutes, Vilfredo Pareto a dit :

1): Mais tous croient être égaux. Qu'ils le soient en fait ou non importe peu, ils restent dominés par la Pride et la Glory.

 

Tu aurais une référence pour Nietzsche s'il te plaît ? C'est éminemment intéressant.

 

1): S'ils se croyaient vraiment égaux, il n'y aurait pas d'Etat. Les faibles fonceraient au massacre en attaquant les plus forts.

 

2): Hume attaque l'idée d'un contrat social sensiblement sur la même base. La raison de l'obéissance politique, en dernière instance, c'est que le gouvernant dispose de plus de violence que le gouverné.

 

"L’homme qui peut réfléchir sans mélancolie sur la configuration de notre société et qui a appris à la comprendre comme l’enfantement douloureux et continuel de ces libres représentants de la civilisation au service desquels tous les autres doivent s’épuiser — cet homme-là sans doute ne sera plus trompé par l’éclat mensonger dont les modernes ont voilé l’origine et la signification de l’Etat. Que signifie en effet pour nous l’Etat, sinon l’instrument par lequel le processus social précédemment décrit est mis en marche et reçoit la garantie d’une continuité ininterrompue. Quelle que soit, chez l’individu, la puissance de son instinct de sociabilité, seule la poigne de fer de l’Etat peut contraindre les plus grandes masses à se fondre de sorte que se produise alors nécessairement cette séparation chimique de la société qu’accompagne sa nouvelle structure pyramidale. Mais d’où surgit cette soudaine puissance de l’Etat dont le but dépasse de loin la compréhension et l’égoïsme de chacun ? Comment est né l’esclave, taupe aveugle de la civilisation ? Les Grecs nous l’ont révélé à travers l’instinct qu’ils avaient du droit des gens qui même à l’apogée de leur moralité et de leur humanité n’a pas cessé de proclamer de sa voix d’airain des maximes comme celles-ci : « Au vainqueur appartient le vaincu avec femme et enfant, corps et biens », « La force donne le premier droit » et « Il n’y a pas de droit qui, en son principe, ne soit abus, usurpation, violence. »

Nous voyons là de nouveau avec quelle impitoyable opiniâtreté la nature s’est forgé — pour parvenir à la société — le cruel instrument qu’est l’Etat, c’est-à-dire ce conquérant à la main de fer qui n’est rien d’autre que l’objectivation de l’instinct que nous venons de décrire. Si l’on considère la grandeur et la puissance illimitées de tels conquérants, on devine qu’ils ne sont que les instruments d’un dessein qui se révèle à travers eux et pourtant se dissimule à leurs propres yeux. Tout comme si une volonté magique émanait d’eux, des forces plus faibles s’y rallient avec une mystérieuse rapidité et, devant le déferlement soudain de ces avalanches de violence et sous le charme de ce noyau créateur, elles se métamorphosent miraculeusement en une affinité inconnue jusqu’alors.

On s’aperçoit alors combien ceux qui viennent d’être asservis se préoccupent peu de l’effroyable origine de l’Etat : il n’y a au fond aucune espèce d’événement sur lequel l’histoire nous renseigne plus mal que sur l’apparition de ces usurpations soudaines, violentes et sanglantes, qui, sur un point au moins, restent inexpliquées. Bien plus, face au caractère magique de la formation de l’Etat, les cœurs s’enflamment involontairement, pressentant une intention profonde et invisible là où l’entendement calculateur n’est capable de voir qu’une addition de forces ; aujourd’hui, l’Etat est considéré avec la même ferveur comme le but et la fin suprême des sacrifices et obligations de chaque individu. Tout cela exprime la formidable nécessité de l’Etat ; sans lui, la nature ne saurait parvenir, par le biais de la société, à sa libération dans l’éclat et le rayonnement du génie. De quelles connaissances le désir instinctif de l’Etat ne triomphe-t-il pas ! Nous devrions pourtant songer qu’un être qui a perçu le secret de la genèse de l’Etat n’aurait plus dès lors qu’à chercher, rempli d’horreur, son salut dans l’exil. Où ne voit-on pas les monuments commémoratifs de sa naissance : pays ravagés, villes détruites, hommes devenus sauvages, haines nationales dévastatrices ! L’Etat, né dans l’ignominie, source jamais tarie de tourments pour la plupart des hommes, brandon qui périodiquement ne cesse de dévorer le genre humain, et pourtant voix aux accents de laquelle nous nous oublions, cri de guerre qui a exalté d’innombrables actions de véritable héroïsme, objet peut-être le plus élevé, le plus digne de respect pour la masse aveugle et égoïste qui ne porte sur son visage qu’aux époques monstrueuses de l’histoire politique l’étrange expression de la grandeur !
"

-Friedrich Nietzsche, L'Etat chez les Grecs, In Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits, Opc, Ecrits posthumes, 1870-1873, tome 1**, nrf, Gallimard, 1975, Traduction de Michel Haar et Marc B. De Launay.

 

"L’ « État » primitif a dû entrer en scène avec tout le caractère d’une effroyable tyrannie, d’un rouage meurtrier et impitoyable, et continuer à se manifester ainsi, jusqu’à ce qu’enfin une telle matière brute d’un peuple encore plongé dans l’animalité soit non seulement pétrie et rendue maniable, mais encore façonnée. J’ai employé le mot « État » : il est aisé de concevoir ce que j’entends par là — une horde quelconque de blondes bêtes de proie, une race de conquérants et de maîtres qui, avec son organisation guerrière doublée de la force d’organiser, laisse, sans scrupules, tomber ses formidables griffes sur une population peut-être infiniment supérieure en nombre, mais encore inorganique et errante. Telle est bien l’origine de l’ « État » sur la terre : je pense qu’on a fait justice de cette rêverie qui faisait remonter cette origine à un « contrat ». Celui qui sait commander, celui dont la nature a fait un « maître », celui qui se montre puissant dans son œuvre et dans son geste — qu’importe à celui-là les traités ! Avec de tels éléments on ne peut pas compter, ils arrivent comme la destinée, sans cause, sans raison, sans égard, sans prétexte, ils sont là avec la rapidité de l’éclair, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop « autres » pour être même un objet de haine. Leur œuvre consiste à créer instinctivement des formes, à frapper des empreintes, ils sont les artistes les plus involontaires et les plus inconscients qui soient : — là où ils apparaissent, en peu de temps il y a quelque chose de neuf, un rouage souverain qui est vivant, où chaque partie et chaque fonction est délimitée et déterminée, où rien ne trouve place qui n’ait d’abord sa « signification » par rapport à l’ensemble. Ils ne savent pas, ces organisateurs de naissance, ce que c’est que la faute, la responsabilité, la déférence ; en eux règne cet effrayant égoïsme de l’artiste au regard d’airain, et qui se sait justifié d’avance dans son « œuvre », en toute éternité, comme la mère dans son enfant. Ce n’est point chez eux, on le devine, qu’a germé la mauvaise conscience, — mais sans eux elle n’aurait point levé, cette plante horrible, elle n’existerait pas, si, sous le choc de leurs coups de marteau, de leur tyrannie d’artistes, une prodigieuse quantité de liberté n’avait disparu du monde, ou du moins disparu à tous les yeux, contrainte de passer à l’état latent. Cet instinct de liberté rendu latent par la force, resserré, refoulé, rentré à l’intérieur, ne trouvant plus dès lors qu’à s’exercer et à s’épancher en lui-même, cet instinct, rien que cet instinct — nous l’avons déjà compris — fut au début la mauvaise conscience." (p.140-142)
-Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la Morale. Un écrit polémique, Deuxième Dissertation: La « faute », la « mauvaise conscience », et ce qui leur ressemble, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 11, Mercure de France, 1900, Traduction par Henri Albert.

 

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Le 18/03/2019 à 22:16, Johnathan R. Razorback a dit :

 

1): S'ils se croyaient vraiment égaux, il n'y aurait pas d'Etat. Les faibles fonceraient au massacre en attaquant les plus forts.

 

2): Hume attaque l'idée d'un contrat social sensiblement sur la même base. La raison de l'obéissance politique, en dernière instance, c'est que le gouvernant dispose de plus de violence que le gouverné.

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"L’homme qui peut réfléchir sans mélancolie sur la configuration de notre société et qui a appris à la comprendre comme l’enfantement douloureux et continuel de ces libres représentants de la civilisation au service desquels tous les autres doivent s’épuiser — cet homme-là sans doute ne sera plus trompé par l’éclat mensonger dont les modernes ont voilé l’origine et la signification de l’Etat. Que signifie en effet pour nous l’Etat, sinon l’instrument par lequel le processus social précédemment décrit est mis en marche et reçoit la garantie d’une continuité ininterrompue. Quelle que soit, chez l’individu, la puissance de son instinct de sociabilité, seule la poigne de fer de l’Etat peut contraindre les plus grandes masses à se fondre de sorte que se produise alors nécessairement cette séparation chimique de la société qu’accompagne sa nouvelle structure pyramidale. Mais d’où surgit cette soudaine puissance de l’Etat dont le but dépasse de loin la compréhension et l’égoïsme de chacun ? Comment est né l’esclave, taupe aveugle de la civilisation ? Les Grecs nous l’ont révélé à travers l’instinct qu’ils avaient du droit des gens qui même à l’apogée de leur moralité et de leur humanité n’a pas cessé de proclamer de sa voix d’airain des maximes comme celles-ci : « Au vainqueur appartient le vaincu avec femme et enfant, corps et biens », « La force donne le premier droit » et « Il n’y a pas de droit qui, en son principe, ne soit abus, usurpation, violence. »

Nous voyons là de nouveau avec quelle impitoyable opiniâtreté la nature s’est forgé — pour parvenir à la société — le cruel instrument qu’est l’Etat, c’est-à-dire ce conquérant à la main de fer qui n’est rien d’autre que l’objectivation de l’instinct que nous venons de décrire. Si l’on considère la grandeur et la puissance illimitées de tels conquérants, on devine qu’ils ne sont que les instruments d’un dessein qui se révèle à travers eux et pourtant se dissimule à leurs propres yeux. Tout comme si une volonté magique émanait d’eux, des forces plus faibles s’y rallient avec une mystérieuse rapidité et, devant le déferlement soudain de ces avalanches de violence et sous le charme de ce noyau créateur, elles se métamorphosent miraculeusement en une affinité inconnue jusqu’alors.

On s’aperçoit alors combien ceux qui viennent d’être asservis se préoccupent peu de l’effroyable origine de l’Etat : il n’y a au fond aucune espèce d’événement sur lequel l’histoire nous renseigne plus mal que sur l’apparition de ces usurpations soudaines, violentes et sanglantes, qui, sur un point au moins, restent inexpliquées. Bien plus, face au caractère magique de la formation de l’Etat, les cœurs s’enflamment involontairement, pressentant une intention profonde et invisible là où l’entendement calculateur n’est capable de voir qu’une addition de forces ; aujourd’hui, l’Etat est considéré avec la même ferveur comme le but et la fin suprême des sacrifices et obligations de chaque individu. Tout cela exprime la formidable nécessité de l’Etat ; sans lui, la nature ne saurait parvenir, par le biais de la société, à sa libération dans l’éclat et le rayonnement du génie. De quelles connaissances le désir instinctif de l’Etat ne triomphe-t-il pas ! Nous devrions pourtant songer qu’un être qui a perçu le secret de la genèse de l’Etat n’aurait plus dès lors qu’à chercher, rempli d’horreur, son salut dans l’exil. Où ne voit-on pas les monuments commémoratifs de sa naissance : pays ravagés, villes détruites, hommes devenus sauvages, haines nationales dévastatrices ! L’Etat, né dans l’ignominie, source jamais tarie de tourments pour la plupart des hommes, brandon qui périodiquement ne cesse de dévorer le genre humain, et pourtant voix aux accents de laquelle nous nous oublions, cri de guerre qui a exalté d’innombrables actions de véritable héroïsme, objet peut-être le plus élevé, le plus digne de respect pour la masse aveugle et égoïste qui ne porte sur son visage qu’aux époques monstrueuses de l’histoire politique l’étrange expression de la grandeur !
"

-Friedrich Nietzsche, L'Etat chez les Grecs, In Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits, Opc, Ecrits posthumes, 1870-1873, tome 1**, nrf, Gallimard, 1975, Traduction de Michel Haar et Marc B. De Launay.

 

"L’ « État » primitif a dû entrer en scène avec tout le caractère d’une effroyable tyrannie, d’un rouage meurtrier et impitoyable, et continuer à se manifester ainsi, jusqu’à ce qu’enfin une telle matière brute d’un peuple encore plongé dans l’animalité soit non seulement pétrie et rendue maniable, mais encore façonnée. J’ai employé le mot « État » : il est aisé de concevoir ce que j’entends par là — une horde quelconque de blondes bêtes de proie, une race de conquérants et de maîtres qui, avec son organisation guerrière doublée de la force d’organiser, laisse, sans scrupules, tomber ses formidables griffes sur une population peut-être infiniment supérieure en nombre, mais encore inorganique et errante. Telle est bien l’origine de l’ « État » sur la terre : je pense qu’on a fait justice de cette rêverie qui faisait remonter cette origine à un « contrat ». Celui qui sait commander, celui dont la nature a fait un « maître », celui qui se montre puissant dans son œuvre et dans son geste — qu’importe à celui-là les traités ! Avec de tels éléments on ne peut pas compter, ils arrivent comme la destinée, sans cause, sans raison, sans égard, sans prétexte, ils sont là avec la rapidité de l’éclair, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop « autres » pour être même un objet de haine. Leur œuvre consiste à créer instinctivement des formes, à frapper des empreintes, ils sont les artistes les plus involontaires et les plus inconscients qui soient : — là où ils apparaissent, en peu de temps il y a quelque chose de neuf, un rouage souverain qui est vivant, où chaque partie et chaque fonction est délimitée et déterminée, où rien ne trouve place qui n’ait d’abord sa « signification » par rapport à l’ensemble. Ils ne savent pas, ces organisateurs de naissance, ce que c’est que la faute, la responsabilité, la déférence ; en eux règne cet effrayant égoïsme de l’artiste au regard d’airain, et qui se sait justifié d’avance dans son « œuvre », en toute éternité, comme la mère dans son enfant. Ce n’est point chez eux, on le devine, qu’a germé la mauvaise conscience, — mais sans eux elle n’aurait point levé, cette plante horrible, elle n’existerait pas, si, sous le choc de leurs coups de marteau, de leur tyrannie d’artistes, une prodigieuse quantité de liberté n’avait disparu du monde, ou du moins disparu à tous les yeux, contrainte de passer à l’état latent. Cet instinct de liberté rendu latent par la force, resserré, refoulé, rentré à l’intérieur, ne trouvant plus dès lors qu’à s’exercer et à s’épancher en lui-même, cet instinct, rien que cet instinct — nous l’avons déjà compris — fut au début la mauvaise conscience." (p.140-142)
-Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la Morale. Un écrit polémique, Deuxième Dissertation: La « faute », la « mauvaise conscience », et ce qui leur ressemble, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 11, Mercure de France, 1900, Traduction par Henri Albert.

 

 

Woaw merci ! Par contre je ne comprends pas pourquoi il n'y aurait pas d'État : les hommes sont dans un état de guerre de tous contre tous, ça ne veut pas dire qu'ils s'entretuent (mais plutôt que la possibilité réelle qu'ils le fassent est menaçante car rien ne les en empêche étant donné que chacun a un droit sur la vie d'autrui). Le fait même qu'ils se croient égaux seul rend possible l'hostilité, la possibilité de la guerre civile. S'ils se savaient inégaux, les faibles rentreraient chez eux la queue entre les jambes.

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il y a 58 minutes, Vilfredo Pareto a dit :

S'ils se savaient inégaux, les faibles rentreraient chez eux la queue entre les jambes.

 

Sauf que la puissance n'est pas un phénomène statique. D'une part parce que la force physique se corrompt avec l'âge, la maladie, etc. Mais surtout parce que l'aptitude à tuer, individuelle et surtout collective (stratégie militaire, matériel, etc.) est complexe (partiellement imprévisible) et évolutive, irréductible à la bête force musculaire ou physique. On peut perdre cinquante batailles et quand même gagner la guerre si l'autre est devenu trop sûr de lui ou que l'on a mieux tirer les enseignements des épisodes précédents. Bref, la conflictualité sociale et le changement historique n'ont pas besoin de présupposer une anthropologie égalitaire.

 

Si les hommes étaient également menaçants, s'il y avait quelque chose comme un Etat de nature hobbesien, on n'en sortirait jamais. Chez Hobbes il y a un espèce de miracle de la rationalité qui survient et qui crée la coopération sociale, mais ce n'est vraiment pas crédible. Simonnot (ou Nietzsche) fait un bien meilleur philosophe, car sa thèse est à la fois conforme aux phénomènes historiquement observables et permet de rendre compte du caractère "éternel" (co-présent avec l'homme, constitutif de la nature humaine) de l'obéissance politique (de la relation du commandement et de l'obéissance, dirait Freund):

 

[Le texte qui suit devrait être obligatoire en science politique et en philosophie. Bien évidemment je n'en ai entendu parler que grâce à @Rincevent]:

 

"[Archibald]: Soit une société primitive. Dans cette société primitive, il y a seulement deux moyens de se procurer de la nourriture. Ou la produire, ou la voler. Afin de permettre le stockage des grains, nécessaires aux ensemencements de la saison suivante ou pour parer aux imprévus (on peut imaginer) que chacun tirerait avantage à signer un "contrat social" qui interdirait de voler son voisin et qui instituerait un organe disposant des moyens de faire respecter cet interdit. Mais la signature d'un tel contrat suppose que tout le monde soit d'accord. D'où les problèmes d'unanimité. [...] N'est-il pas plus logique d'imaginer que certains, plus doués pour la bagarre, sont susceptibles de voler sans être inquiétés tandis que d'autres, moins habiles au combat, peuvent être blessés ou tués par les gens qu'ils cherchent à voler ? Dans cette perspective, les seconds sont d'accords pour donner une part de leur récolte aux premiers en échange de quoi les premiers s'engagent à ne plus les attaquer, à ne pas prendre plus que la part qui leur est accordée dans le contrat, et même à les protéger contre les autres voleurs. Les uns et les autres vont tirer bénéfice de cet accord, bien qu'il consacre l'inégalité des deux parties, parce que grâce à cet accord la production va pouvoir augmenter. Un tel type d'accord n'est qu'un cas particulier d'échange*. Ici on échange un bien -de la nourriture- contre un autre bien -la sécurité." (p.103)

"[Archibald]: Résumons: des individus ou groupes d'individus relativement forts peuvent accaparer tout ou partie des richesses accumulées par les plus faibles. Le prédateur échange avec sa proie paix et protection contre un tribut. Le système est relativement stable puisque le prédateur a intérêt à la prospérité de sa proie.
[Candide]: Le prédateur tel que vous le définissez, ne serait-ce pas l'Etat ?" (p.107)

"La coalition des plus forts peut être appelée Etat, et le reste de la population est alors composé des citoyens de cet Etat. [...] La plupart des Etats se sont formés dans la violence, imposés par des conquérants à des peuples qu'ils avaient conquis." (p.120)

-Philippe Simonnot, 39 leçons d'économie contemporaine, Gallimard, coll. folio.essais, 1998, 551 pages.

 

* ce point est manifestement erroné, puisque le consentement de l'une des parties est vicié par la violence. Il vaudrait mieux dire qu'il s'agit d'une forme d'accord plus ou moins tacite (qui n'a rien de juste).

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On 3/18/2019 at 10:03 PM, Vilfredo Pareto said:

Pride et la Glory.

 

Damn, au premier coup d'œil ça sonnait comme le titre hyper badass d'un ouvrage méconnu de Nietzsche, je suis déçu :ninja:

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il y a une heure, Johnathan R. Razorback a dit :

Simonnot (ou Nietzsche) fait un bien meilleur philosophe

OK c'est dit je vais lire les Nouvelles leçons d'économie contemporaine (je crois que c'est une édition augmentée des 39 leçons, non ?). Merci j'essaierai d'en parler en cours de philo du coup puisque

il y a une heure, Johnathan R. Razorback a dit :

Le texte devrait être obligatoire en philosophie

 

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à l’instant, Vilfredo Pareto a dit :

OK c'est dit je vais lire les Nouvelles leçons d'économie contemporaine (je crois que c'est une édition augmentée des 39 leçons, non ?).

 

Ah, faudrait demander à @Rincevent, mais je crois que c'est un livre différent !

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il y a 2 minutes, Vilfredo Pareto a dit :

OK c'est dit je vais lire les Nouvelles leçons d'économie contemporaine (je crois que c'est une édition augmentée des 39 leçons, non ?). Merci j'essaierai d'en parler en cours de philo du coup puisque

Pas certain que ce soit nécessaire en cours de philo (c'est un peu rudimentaire, et ça brille surtout en comparaison avec les idioties que trop de piposophes se permettent de sortir) ; mais ça devrait être obligatoire pour des études en sciences sociales.

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