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Influence et dynamique des groupes


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Plusieurs fils depuis le début de l'année nous ont fait aborder, si ce n'est sortir du sujet desdits fils, le thème des phénomènes d'influence. J'avais proposé à Chitah de lancer une série de sujets sur la question, après réflexion sur des regroupemets par thème. Par ailleurs, je l'ai souvent promis aussi ça et là. Voici donc le début de cette minisérie.

Je propose de commencer par les grands processus d'influence découverts et étudiés par la psychologie sociale et que l'on rapporte à la dynamique des groupes. Plus tard je proposerai des synthèses sur d'autres phénomènes d'influence comme l'effet Pygmalion, l'effet spectateur, le paradoxe du bon samaritain, l'attribution causale, le déterminisme situationnel, etc., en espérant en faire ressortir les aspects intéressants non pas seulement pour la culture générale, mais encore comme arguments ou éléments de réflexion pour le libéralisme.

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C'est par la relation avec les autres au sein de ce qu'on appelle la "dynamique des groupes" que le développement d'un individu se structure selon un double processus de personnalisation et de socialisation. Il s'agit à la fois d'une affirmation de soi (individuation) et de l'intégration de normes et valeurs des groupes d'appartenance (famille, amis, école, travail…)

Ces processus se déroulent sous l'effet de trois principaux phénomènes d'influence que l'on a identifié comme la normalisation, la conformité au groupe et la soumission à l'autorité.

NORMALISATION ET CONFORMITE

On doit à Asch et Sherif d'avoir mis au point deux expériences pleines d'enseignements.

Voici une présentation de ces travaux :

http://perso.wanadoo.fr/nathalie.diaz/html/aschsherif.htm

Et quelques extraits commentés ou résumés.

Le processus d'influence est une notion clef en psychologie sociale ainsi que dans notre vie quotidienne . C'est en effet par ce processus que se fonde et se modifie ce que les psychosociologues appellent le champ normatif des gens. C'est-à-dire tout ce qui fait notre cadre de référence.

A ce titre, ce processus ne concerne ni l'action, ni l'affectivité, mais bien la cognition.

Et de manière générale, ce qui nous intéresse : comment élaborons nous nos cartes du monde ?

Les psychologues sociaux ont su dégager les conditions nécessaires à l'observation des phénomènes d'influence. Ceux ci surgissent à propos :

* de tâches réalisées en groupe,

* d'appréciation collective d'un objet précis ou imprécis,

* d'un stimulus extérieur inconnu.

Il s'agit en fin de compte de mettre en relation un effet et sa cause dans le but d'observer la manière dont les individus expriment et font leur une opinion qui leur vient du dehors.

Epictète disait que ce ne sont pas les choses qui nous affectent, mais l'idée que nous nous en faisons. Autrement dit nos représentations. Les principes fondamentaux de la psychologie sociale, du point de vue de la cognition et de l'attribution causale (à quoi attribuons nous l'origine des phénomènes, propres ou externes), étaient déjà connus par les stoïciens il y a plus de deux millénaires.

Tous deux gestaltistes ont cherché à montrer que l'influence caractérisée par un changement d'opinion orienté correspondait à une restructuration cognitive.

On ne perçoit pas directement la réalité, mais au travers de filtres divers et notre réponse provient d'une activité. S'il y a changement d'attitude ou d'opinion, c'est qu'il y a donc eu modification de nos "cartes du monde".

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Normalisation (Sherif)

lorsque les individus se trouvent en présence d'un stimulus ambigu, leurs réponses ne varient pas au hasard, mais se structurent d'abord individuellement et ensuite collectivement.
C'est le phénomène de normalisation qui fait que l'influence réciproque qui s'exerce au cours et au moyen de l'interaction pousse chaque membre du groupe à accepter des compromis dans leurs propres estimations pourtant personnellement validées.

Ce qui était surprenant dans la mise en évidence de ce phénomène c'est qu'il se produisait sur la perception visuelle !

La mise en place de normes au sein d'un groupe est, par ailleurs, un phénomène courant. Il suffit d'avoir observé la vie d'un groupe pour voir apparaître des règles implicites très rapidement, et la réaction de celui-ci lorsqu'un membre commence à "transgresser". Quand le groupe sur-réagit c'est en général le signe qu'il commence à développer une pensée groupale. Mais là on vient de passer de la normalisation à la conformité. Ainsi il vaut toujours mieux se poser la question de la constitution du groupe : naturel et spontané ou bien de fait ? Durée de vie du groupe ? Groupe ou équipe ? Actions centrées sur le groupe ou la tâche ? Forte identité (groupes d'appartenance) ? Frontières très marquées (bande) ? etc.

Dans l'expérience de Sherif les réponses des individus ne sont pas dues au hasard mais se structurent progressivement.

Lorsque le sujet est seul, donc en l'absence de cadre de référence, il se dote d'un cadre de référence subjectif qui apparaît, se renforce et se stabilise.

En groupe, face à une situation incertaine et en l'absence de critères objectifs d'évaluation, le sujet ne semble pouvoir s'appuyer que sur les avis des autres.

C'est-à-dire qu'il ne semble avoir qu'un seul recours : élaborer une vérité collective, testée, expérimentée et validée ensemble pour ensuite s'y référer et s'y tenir. Toutes les réponses convergent vers un écart de variation commun. Il se forme donc un cadre commun en tant que produit du contact des individus entre eux. Ainsi une norme naît en qualité de mode d'appréhension du monde, avec pour référent de la réalité, l'opinion collective.

Les sujets ne vivent pas cette situation comme une contrainte, chacun travaille pour lui même et n'a pas d'a priori vis à vis de l'inconnu. Dans la mesure où l'objet ne présente pas d'intérêt crucial, le sujet s'appuie sur le seul contexte social dont il dispose : les estimations des autres, pour établir un référent commun.

On note une convergence progressive des estimations vers un jugement commun proche de la moyenne des jugements individuels, comme si les estimations "marginales" étaient délibérément éliminées. Le sujet renoncerait à elles pour trouver avec ses partenaires une entente, une vision commune et partagée de la situation : un compromis où les différences individuelles sont réglées par une attitude moyenne, un statu quo.

Pourtant, rien n'oblige le sujet à s'accorder ainsi aux autres. De plus, il n'y a pas de liens particuliers entre eux. Le "groupe" n'est qu'un agrégat d'individus dans le cadre commun d'une tâche. On peut supposer qu'ils n'essaient donc pas de s'influencer mutuellement et n'ont pas d'intérêt particulier à ce que les réponses aillent dans un sens ou dans l'autre. Or chaque individu influence par son estimation et se trouve influencé par l'estimation des autres, et cette influence est d'autant plus nette que les réponses individuelles étaient stabilisées auparavant.

A la différence de l'expérience de Asch sur la conformité, l'influence est réciproque (et non effet de la majorité sur un individu) et suscite tout autant des changements individuels probants, mais sans que la situation soit ressentie comme un conflit.

Ainsi, le phénomène de normalisation ne semble pas principalement lié à un besoin de certitude, mais au fait que la situation est identique pour tous et qu'en tant que telle elle doit être vécue par tous de manière identique !

Cette normalisation résulte de facteurs internes au groupe, et provient du contact et de la durée de ce contact des individus entre eux qui fait qu'une norme émerge par négociation tacite entre sujets en situation identique, où aucun n'a de réel pouvoir sur l'autre. Le conflit n'a pas lieu, ou ne s'exprime pas ouvertement, même si des signes distincts d'anxiété se manifestent, notamment chez les sujets ayant d'abord établi des normes individuelles.

Le conflit est évité parce que la situation est nouvelle et que personne n'a eu d'appréhension préalable sociale du phénomène. Il n'existe pas de répertoire ou cadre de référence préalable commun.

Comme on le verra avec la conformité, le risque de conflit est plus grand lorsqu'il s'agit de donner son opinion dans un contexte moins incertain, et d'autant plus s'il y a des liens plus importants dans le groupe.

Ainsi, mis en groupe et découvrant leurs divergences d'opinion, chaque sujet évite les situations dans lesquelles il faudrait opérer des choix; d'autant plus qu'il sait qu'aucun sujet sait. Ce qui force à essayer de découvrir davantage ce qui est raisonnable plutôt que de tenter de découvrir absolument ce qui est vrai. En définitive, c'est la perspective d'un conflit générateur de désordre qui induit au compromis. Le conflit est comme larvé : ce qui le ferait éclater serait la diversité des estimations qui en est son indicateur imminent. Ainsi le sujet opère sur cet indicateur de conflit potentiel en recourant au compromis. Toutes les réponses sont englobées et convergent vers une valeur standard qui satisfait sans trop de dommages tous les sujets.

De même le conflit serait potentiellement plus grand si l'on devait prendre position, que le compromis ne soit pas possible.

Il faut aussi remarquer que non seulement la norme est établie, mais qu'elle est par la suite incorporée pour l'individu, devenant acquise définitivement. La norme collective est intériorisée par les sujets.

Ainsi le compromis consisterait en une méthode et une finalité permettant au groupe d'exercer sur lui même un contrôle et d'éviter par la même occasion un éventuel désordre, c'est-à-dire un conflit.

Sans doute parvenons nous ici à un point important qui rend possible une éventuelle comparaison avec l'expérience de Asch. En ce sens que la question du conflit constitue pour ces deux expériences un détonateur, une données clef décisive d'où s'ébauchent les différences et les convergences, plus largement la place de l'individu dans un groupe.

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Conformité (Asch)

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Tous les résultats montrent que le tiers des réponses du sujet naïf sont erronées et s'alignent sur les réponses communiquées par le groupe ! C'est à dire qu'à l'évidence le sujet naïf a communiqué des réponses qu'il savait fausses. Il s'est conformé au groupe dont il était devenu marginal ceci afin d'éviter l'isolement.

La crainte d'être rejeté semblerait ainsi être le principal moteur du phénomène de conformité.

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L'expérience de Solomon Asch et le paradigme qui en découle mettent en scène un cas extrême de conformité. Son hypothèse de départ était que l'individu mis en présence d'un phénomène structuré, univoque, pouvait se dégager des pressions du groupe. L'expérience a consisté à soumettre un individu à la pression d'un groupe donnant unanimement une même réponse, si possible fausse alors que le sujet sait pertinemment qu'ils ont tous tort !

Dans l'expérience de Sherif l'influence est réciproque, tandis que dans celle de Asch elle est strictement unilatérale, mais les sujets naïfs l'ignorent.

La variable introduite est l'existence d'une majorité quantitative unanime qui fait qu'un seul individu se trouve subitement en opposition avec un groupe entier par rapport à une situation claire et de surcroît semblable pour tous. Rapidement le groupe se sciende en deux : il y a d'une part ceux qui unanimement donnent sans hésiter une réponse fausse et d'autre part celui qui se fie à sa propre perception qu'il sait parfaitement bonne. Il se trouve confronté à une perception commune du groupe qu'il ignore : les informations qu'il entend contredisent de manière cohésive ses propres capacités de perception en lesquelles il avait toujours eu confiance.

La situation n'est pas vraiment nouvelle. Chacun a déjà eu une appréhension sociale de ce genre de phénomène, et éprouvé sa capacité à apprécier une longueur et la comparer à d'autres. A la différence de l'expérience de Sherif, le cadre de référence commun existe au départ.

Or, pour le malheureux sujet naïf, ce cadre de référence commun, d'application facile, est récusé rapidement. La majorité (compères) se positionne comme autant de déviants par rapport à une norme préalablement éprouvée : l'erreur remplace la vérité. Ce n'est plus trop la nature du stimulus qui rend compte du phénomène d'influence, mais le désaccord fondamental entre deux perceptions susceptibles de générer un conflit.

Dans ce cas précisément, il ne peut y avoir vis à vis du stimulus deux réponses possibles, étant donné qu'il n'y a qu'une seule réponse juste autour de laquelle l'accord de tous peut se faire : la diversité n'est pas légitime, c'est-à-dire que le sujet naïf se trouve en présence d'un conflit qui le concerne seul ! Il est le déviant personnifié. Ce qui lui est insupportable (son implication est totale et non partagée avec les autres comme dans Sherif). C'est pourquoi comme l'explique Asch, il refuse d'abord d'admettre le conflit à titre de possibilité réelle, en cherchant une explication plus simple, en espérant que les premiers désaccords sont accidentels et que les autres sujets vont réagir et rétablir la vérité. Or les sujets suivants confirment sans ciller les aberrations exprimées ! Le sujet est dans le vif du conflit et non pas à ses abords comme pour Sherif et cette situation lui procure une tension fortement désagréable. Pire, il est le conflit. Il ne peut éviter les situations dans lesquelles il faut opérer un choix : il se trouve au contraire en présence d'un choix à faire : se conformer ou ne pas se conformer. Il n'y a pas de négociation possible. Il ne s'agit pas d'éviter le conflit mais d'éviter son aggravation (une perte de confiance en soi).

Une différence de jugement faible peut sembler insignifiante par rapport à un objet ambigu. Aussi toute estimation qui s'écarte de la moyenne des jugements individuels n'est pas systématiquement considérée comme déviante.

Par contre, par rapport à un objet non ambigu tout jugement qui se démarque de la norme existante témoigne d'une déviance évidente.

Ensuite, l'inégalité d'une ligne est une norme maintes et maintes fois renforcée socialement. Ainsi, par cette expérience l'individu se trouve confronté à deux normes : celle qui émerge dans la situation d'interaction sociale et celle contraignante et sanctionnée qui caractérise un groupe et une société donnée : c'est-à-dire celle à laquelle est nettement et assurément attachée la majorité (les compères jouent donc le rôle de référents sociaux par rapport à elle) et celle acquise au travers de l'éducation.

Or un des objectifs de l'expérience de Asch était d'amener à une conversion normative, autrement dit de rendre la norme "majoritaire" sociale et contraignante.

Cependant les sujets qui se sont conformés à l'avis général conservent en privé leur opinion. Il leur importent donc plus de paraître que de changer d'opinion. C'est d'ailleurs sûrement à partir de ces travaux qu'on a commencé à distinguer opinion privée et opinion publique.

Ainsi, il n'y a pas d'intégration profonde d'un nouveau code perceptif, mais adoption circonstancielle d'un comportement donné. Le conflit est présent et sa résolution est étroite : suivre la majorité ou ne pas la suivre ! Quel que soit le choix, la situation est traumatisante.

Les sujets ont pleinement conscience de ce qu'ils font, cependant en se conformant ils parviennent à rompre leur isolement social (leur peur d'être marginal) face à une pression constante, consistant à donner une réponse fausse avec la même force que si elle était vraie.

Cela se vérifie dans les variantes de l'expérience; il suffit qu'un seul compère se mette d'accord avec le sujet naïf pour que celui-ci se sentant soutenu cesse de se conformer au jugement extravagant des autres.

Cette présence d'un soutien qui permet d'oser s'affirmer face à une vision collective erronée est un aspect très intéressant. On a beaucoup fait d'études et de variantes à partir de cette expérience, mais l'impact du soutien à particulièrement été mis en évidence par la psychologie sociale française avec les premiers travaux de Moscovici sur la question des minorités actives. Non seulement un individu isolé peut s'affirmer dès lors qu'il trouve un complice, mais même une minorité peut engendrer un changement auprès de la majorité !

Pour ceux qui sont restés indépendants, ne pas avoir cillé ne signifie pas pour autant avoir été épargné par la tentation de faire comme tous les autres. Le conflit est violemment ressenti et ils se sentent également vivement concernés, seulement ils évitent les désagréments que pourrait causer leur désaccord en adoptant une attitude consistante : ils ne dévient pas de ce qu'ils voient quitte à se démarquer du groupe (ce faisant ils suppriment une source qu'ils tiennent pour non-valide, rejettent par conséquent la réponse sociale et tiennent pour impossible la résolution du conflit). Ceci est intéressant et dénote une motivation que nous ne trouvons pas chez Sherif. En effet, à travers le désir de se conformer, motivé par le désir de ne pas différer d'autrui, on semble distinguer quelques attentes par rapport au groupe. Celles pas exemple qui ont trait à la récompense ou bien l'évitement de la punition. De telles sanctions positives seraient en ce qui concerne cette expérience de ne pas être déviant par rapport à la nouvelle norme unanimement prononcée et donc de plaire. Ce qui signifie que les résultats obtenus par Asch dénotent un comportement de complaisance (et à ce titre, il est naturel que l'accord privé diffère de celui public) : les sujets adoptent les mauvaises réponses afin de rester dans la bonne grâce du groupe, de ne pas entrer en conflit avec lui.
Ainsi le conflit n'a pas par exemple chez Asch de lien particulier avec le nombre de compères : car si on varie le nombre de personnes qui contredisent le sujet, on n'obtient pas un accroissement de l'influence. Il a manifestement davantage de liens avec les variables internes au groupe : norme, unanimité, consistance.

Addendum

L'attitude consistante est aussi l'une des caractéristiques essentielles des minorités actives. Peu importe que l'idéologie d'un groupe soit fondée ou non, son discours conforme ou non au réel, s'il est consistant (ne change pas dans le temps) et répété régulièrement, il pourra avoir une influence sur d'autres groupes majoritaires. Une autre caractéristique de ces minorités actives est de posséder une forte identité groupale.

Il suffit d'observer la vie politique et syndicale aujourd'hui pour le vérifier. De petits mouvements (par le nombre) semblent avoir diffusé leur idéologie par contamination à une grande partie de la population, ou à d'autres partis. Ils tiennent toujours le même discours, souvent formalisé sous formes d'idées reçues et de phrases placées systématiquement dans les discours ou prises de parole, et sont donc consistants. Il est aussi avantageux de refuser la contradiction interne (unanimité) et donner l'impression d'une forte cohésion : d'où souvent les conceptions collectivistes ou autoritaires (ligne du parti) de ces groupes, parfois la fascination pour le consensus comme mode de "prise de décision", les purges, etc.

Une minorité consistante disposant d’une contre-norme crée un conflit socio-cognitif du fait de la présence de points de vue divergents par rapport au même objet social.

La continuité du discours dans le temps ainsi que l'unanimité idéologique du groupe constituent deux formes de consistance dans l'approche moscovicienne (1970). Il s'agit d'une vision dynamique et symétrique de l’influence sociale :

- Consistance synchronique : caractère unanime des réponses des groupes constituant une source d’influence et perception de cohérence qui en découle (+ évitement de déclarations contradictoires et élaboration de preuves logiques)

- Consistance diachronique : répétition systématique de la réponse à travers le temps.

Ceci amène l’observateur à inférer une volonté de la source de maintenir activement son point de vue alternatif malgré les pressions sociales exercées à son encontre. Elle est un signe de certitude et d’engagement dans un choix cohérent.

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Soumission à l'autorité (Milgram)

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Dr Thomas Blass presents Stanley Milgram

The Milgram Reenactment

"The disappearance of a sense of responsibility is the most far-reaching consequence of submission to authority."

Stanley Milgram, Obedience to Authority

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STANLEY MILGRAM (1933-1984)

Soumission à l’autorité

JACQUES LECOMTE,

Sciences humaines, n°72, mai 1997.

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I… comme Icare (1979), de Henri Verneuil

Des gens ordinaires peuvent aisément se transformer en bourreaux. C’est ce qu’a mis en évidence Soumission à l’autorité (1974) de Stanley Milgram. Certainement l’ouvrage de psychologie expérimentale le plus connu et qui a suscité le plus de controverses.

Imaginez l’expérience suivante : à la suite d’une petite annonce, deux personnes se présentent à un laboratoire de psychologie effectuant des recherches sur la mémoire, L’expérimentateur explique que l’une d’elles va jouer le rôle de « maître » et l’autre celui d’« élève », Le maître va soumettre des associations de mots à l’élève, et à chaque fois que celui-ci se trompera, il devra le sanctionner par une décharge électrique, Devant le maître, on attache l’élève sur une chaise et on fixe des électrodes à ses poignets, Puis on introduit le maître dans une autre pièce et on le place devant un impressionnant stimulateur de chocs composé d’une trentaine de manettes allant de 15 à 450 volts, Figurent également des mentions allant de « Choc léger » à « Attention : choc dangereux ! ». Quant aux deux dernières manettes, elles sont simplement accompagnées d’une étiquette XXX.

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L’expérience commence, et à chaque nouvelle erreur de l’élève, le maître doit infliger une décharge d’une intensité supérieure à la précédente, Le maître est rapidement amené à des intensités importantes, A 75 volts, l’élève gémit A 150 volts, il supplie qu’on arrête l’expérience, A 270 volts, sa réaction est un véritable cri d’agonie, Mais après 330 volts, on n’entend plus rien, l’élève est complètement silencieux, Si, pendant l’expérience, le maître désire arrêter, l’expérimentateur l’incite à poursuivre, avec une pression de plus en plus forte. Mais après quatre refus de la part du maître, il n’insiste plus et l’expérience est terminée.

Si vous découvrez cette expérience pour la première fois, vous êtes certainement horrifié(e) en estimant que vous auriez rapidement arrêté d’appuyer sur les boutons, C’est d’ailleurs la réaction qu’ont eue de nombreux Américains à qui l’expérience a été présentée.

Mais rassurons le lecteur, ces expériences ont effectivement existé (dans les années 60), mais dans des conditions très particulières. L’élève était en fait un comédien professionnel qui simulait la douleur ; le stimulateur de chocs, les sangles et les électrodes n’étaient que des artifices destinés à tromper le maître qui, lui, était le véritable sujet de l’expérience, Car celle-là ne visait pas à contrôler la capacité de mémorisation, mais le niveau de soumission à l’autorité. Or, les résultats sont impressionnants : sur 40 personnes, 26, soit 65% sont allées jusqu’à 450 volts ! Rappelons que dès 330 volts, l’élève ne répond plus, et que des maîtres ont cru qu’il était mort, mais ont néanmoins continué.

Stanley Milgram, l’auteur de cette étude, pose la question suivante : « Comment un individu honnête et bienveillant par nature peut-il faire preuve d’une telle cruauté envers un inconnu ? » Selon lui, « il y est amené parce que sa conscience, qui contrôle d’ordinaire ses pulsions agressives, est systématiquement mise en veilleuse quand il entre dans une structure hiérarchique ».

Des personnes ordinaires agents de destruction

S. Milgram a effectué de multiples variantes de cette expérience, avec plus d’un millier de sujets, afin de repérer les situations les plus propices à l’obéissance ou au refus, Prenons en deux, représentatives de ces réactions divergentes.

Lorsque le maître pouvait choisir lui-même le niveau de choc (expérience n° 1 du tableau p 4), une seule personne est montée jusqu’à 450 volts, une autre jusqu’à 375, toutes les autres se sont contentées des chocs les plus bas, Ce qui montre bien que la douleur infligée n’est pas le reflet d’une personnalité sadique, mais la conséquence de la soumission à une autorité supérieure considérée comme compétente, S. Milgram cite d’ailleurs des réactions significatives : transpiration, tremblements, bégaiements, mouvements et rires nerveux, Précisons que tous les participants ont été ensuite informés de la véritable nature de l’expérience.

La variante qui a entraîné inversement le plus fort taux d’obéissance est celle-ci : le sujet accomplit des actions secondaires indispensables au déroulement de l’expérience, mais ce n’est plus lui qui administre les chocs, un autre participant s’en chargeant, complice de l’expérience (expérience n° 5 du tableau), Sur 40 personnes, 37 sont allées jusqu’au choc maximum de 450 volts, soit 92,5 %, Le concept théorique central proposé par S. Milgram est l’ « état agentique », « condition de l’individu qui se considère comme l’agent exécutif d’une volonté étrangère, par opposition à l’état autonome dans lequel il estime être l’auteur de ses actes. […] Le changement agentique a pour conséquence la plus grave que l’individu estime être engagé vis-à-vis de l’autorité dirigeante, mais ne se sent pas responsable du contenu des actes que celle-là lui prescrit, Le sens moral ne disparaît pas, c’ est son point de mire qui est différent : le subordonné éprouve humiliation ou fierté selon la façon dont il a accompli la tâche exigée de lui » Ainsi, « des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d’un atroce processus de destruction ».

Les expériences de S. Milgram ont été reproduites à plusieurs reprises avec des résultats généralement sensiblement équivalents, et elle a donné lieu à de multiples commentaires, Il s’agit surtout de critiques d’ordre méthodologique ou éthique, et d’analogies avec des situations historiques.

La critique méthodologique la plus importante a été formulée par Martin Orne, professeur de psychologie à l’université de Pennsylvanie. Selon M, Orne, le sujet d’expérience est curieux, il souhaite être efficace et utile, et il est donc motivé pour interpréter le véritable projet de l’expérimentateur, Or, dans l’expérience de S. Milgram, le comportement de l’expérimentateur est très inattendu, Son impassibilité devant la souffrance de l’élève constitue un signal indiquant au sujet la situation véritable, à savoir qu’en fait, l’élève ne souffre pas, il y a alors un « pacte d’ignorance », les sujets préférant ne pas révéler au chercheur qu’ils ont compris la situation, pour ne pas l’embarrasser, Pour asseoir son argumentation, M, Orne fait état d’une recherche qu’il a menée et au cours de laquelle on prescrit à des sujets volontaires de lancer du vitriol ou un serpent au visage d’un inconnu, La plupart obéissent pratiquement sans hésiter, Interrogés après l’expérimentation, ils déclarent avoir agi ainsi parce qu’ils étaient dans un laboratoire de psychologie expérimentale et qu’ils pensaient qu’il y avait un truquage. S. Milgram a notamment répondu à cet argument en soulignant l’état de stress intense ressenti par les sujets, évident sur des enregistrements filmés des expériences, Quant à la controverse éthique, elle a porté essentiellement sur deux aspects : le mensonge imposé aux sujets sur l’objectif réel de la recherche, et surtout l’impact psychologique négatif sur les sujets. S. Milgram y a répondu en déclarant que les sujets se sont félicités d’avoir participé à l’expérience, une fois qu’en a été expliquée sa véritable teneur.

La « banalité du mal »…

Mais la majeure partie des réflexions suscitées par les travaux de S, Milgram concerne l’analogie avec les atrocités des régimes totalitaires, en particulier l’Allemagne nazie, S Milgram lui-même a repris à son compte la thèse de la « banalité du mal » formulée par Hannah Arendt. Journaliste au procès d’Adolf Eichmann en 1961, elle soutint, à l’inverse de ses collègues, que cet homme n’était pas un monstre, et n’était pas fondamentalement différent des autres gens, C’était, au plus, un fonctionnaire zélé.

De la même manière, Henry V. Dicks, président du Collège royal britannique de psychiatrie, a longuement rencontré des criminels nazis en prison. Selon lui, ces personnes auraient pu passer pour des gens normaux dans un contexte anodin, et sont d’ailleurs devenus en prison « les détenus les plus faciles qui soient » (selon les gardiens) en raison de leur soumission exemplaire, Christopher R. Browning, professeur d’histoire à l’université luthérienne de Tacoma, à Washington, a étudié, pour sa part, l’action meurtrière du 101e bataillon de réserve de la police allemande en Pologne entre juillet 1942 et novembre 1943. Ces hommes portent la responsabilité, directe ou indirecte, de la mort de 83000 Juifs et de quelques centaines de civils polonais, dans des conditions qui s’apparentent à de « l’abattage », il affirme que 80 à 90 % des policiers ont tué, « bien que presque tous aient, au moins au début, été horrifiés et écœurés par ce qu’ils faisaient ».

C, Browning affirme que ce comportement constitue « une confirmation vivante » des travaux de S, Milgram il estime cependant que le conformisme a joué un rôle encore plus important, Refuser de tuer revenait à « commettre une action asociale à l’égard de ses propres camarades, Ceux qui ne tiraient pas risquaient l’isolement, le rejet, l’ostracisme, […] Seuls les êtres d’exception sont restés indifférents au mépris qui frappait les "faiblards" . » Mais tout le monde ne partage pas cette approche de la banalité du mal, Ainsi, Daniel .Jonah Goldhagen, professeur de sciences politiques à l’université Harvard, a récemment critiqué le livre de C. Browning, en dénonçant la tendance de cet auteur à minimiser les capacités critiques des acteurs de l’Holocauste, à les rendre moins autonomes et responsables personnellement qu’ils ne le furent, Selon lui, le peuple allemand dans son ensemble était porteur d’un antisémitisme séculaire qui a conduit à l’Holocauste, il considère par ailleurs que l’on ne peut aucunement transposer les travaux de S, Milgram à ce drame historique.

… et « l’ordinaire de la bonté »

De fait, un enjeu essentiel des travaux de S, Milgram concerne l’origine des actes meurtriers : les psychologues sociaux soutiennent généralement que c’est essentiellement le contexte dans lequel est plongé l’individu qui joue un rôle, Mais quelle est, malgré tout, la part de l’individu ?

En fait, S, Milgram lui-même a tenté, avec son collègue Alan C, Elms, de repérer des différences individuelles, en faisant passer divers tests de personnalité à 20 sujets obéissants et à 20 autres qui s’étaient rebellés, il n’a pas observé de différences significatives en termes de psychopathologie, mais a constaté une tendance significativement plus élevée à l’autoritarisme chez les sujets obéissants, La « personnalité autoritaire » est notamment caractérisée par l’adhésion rigide à des valeurs traditionalistes, l’intolérance vis-à-vis de comportements marginaux, la tendance à penser en termes stéréotypés, Cette corrélation entre obéissance et autoritarisme a été retrouvée dans des études menées par d’autres chercheurs.

Une autre différence a été mise en évidence par Lawrence Kohlberg, le principal théoricien de la psychologie morale, collègue de S.Milgram à l’université Yale, Un postulat central de sa théorie est que les gens passent par des stades de plus en plus sophistiqués de développement moral, au fil de leur maturation ; du stade 1 (obéissance par crainte de la punition) au stade 6 (adoption de principes éthiques universels). Ce stade 6 n’est atteint que par une minorité d’individus, Or, dans une étude menée par ce chercheur, 75 % des individus du niveau 6 ont quitté l’expérience contre seulement 13 % des membres des niveaux inférieurs.

On serait tenté de tirer des conclusions pessimistes sur l’être humain à partir des travaux de S. Milgram, Mais une autre approche est également possible.

Ainsi, François Rochat et André Modigliani, respectivement chercheur en psychologie et professeur de sociologie à l’université du Michigan, ont comparé les réactions des personnes ayant désobéi à l’expérimentateur, et les comportements des habitants d’un village cévenol ayant participé au sauvetage de milliers de Juifs entre 1940 et 1944. Ils concluent que les sauveteurs étaient des gens ordinaires, ni des héros, ni des saints, Selon F. Rochat et A. Modigliani, « l’ordinaire de la bonté » est une réalité humaine aussi tangible que la banalité du mal.

Une autre enquête menée auprès du même groupe humain souligne, de plus, le fait suivant : bien que des motivations individuelles fortes aient été présentes chez les initiateurs de l’action, la réussite de celle-là a surtout été due à l’action collective basée sur un soutien social. S. Milgram lui-même avait remarqué que « la résistance à l’autorité malveillante doit être enracinée dans l’action collective si elle veut être véritablement efficace ». En effet, constatant que la rébellion des pairs a pour effet de saper l’autorité de l’expérimentateur (expérience n° 2 du tableau), il conclut que « quand un individu veut se dresser contre l’autorité, le meilleur moyen pour lui d’y parvenir est de s’appuyer sur le groupe auquel il appartient : la solidarité reste notre rempart le plus efficace contre les excès de l’autorité ».

Un étudiant a réalisé un court-métrage (primé) reconstituant l'expérience. Intéressant à voir pour se faire une idée, ou bien se repasser la scène du film d'Henri Verneuil.

Mais là réalité dépassant la fiction (j'ai pu voir des extraits de films de l'expérience originale) on reste sidéré devant ces sujets, hagards, parfois débraillés, en sueur, le dos voûté, pétris de tics, se levant parfois en poussant une colère et se rassayant aussitôt sagement, reprenant leur état de torpeur pour finalement… pousser le levier suivant, "malgré eux".

Je recommande aussi, pour ceux qui veulent un peu approfondir ce sujet, la lecture du Wiki, et notamment le lien donné, synthèse de l'ouvrage de Stanley Milgram.

milgram.gif

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Excellent. Slurp !

Bon appétît :icon_up: J'aime bien soigner mes hôtes en concoctant de petits plats à ma façon.

Je réactualiserai ce post et développerai certains aspects si nécessaire, selon les réactions. Bon, sur ce, je vais terminer la dernière partie sur la soumission.

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  • 3 months later...
  • 1 year later...

Le paysage internet ayant beaucoup changé/évolué depuis ces articles, notamment grâce à des révolutions comme YouTube, je ressors le fil pour commencer de mettre quelques liens vidéo.

Voici pour commencer l'expérience de Asch réactualisée :

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Fascinant. 13% seulement des gens qui n'ont pas de principes éthiques universels ont refusé d'être bourreaux, contre 75% de ceux qui en ont.

Bien, bien. Je comprends tout à coup bien plus le XXème siècle, l'absolutisme / relativisme moral, et le post-modernisme d'aujourd'hui associé à la dictature démocratique de "l'extrême-centre". J'entrevois aussi la solution au mal, évidemment.

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Fascinant. 13% seulement des gens qui n'ont pas de principes éthiques universels ont refusé d'être bourreaux, contre 75% de ceux qui en ont.

Non, pas de ceux qui ont des principes éthiques universels, mais qui obéissent avant toute autre chose à des principes éthiques universels. C'est très différent.

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Mmmh, comme le suggère Rincevent : concernant le fait d'avoir des principes, ce n'est hélà pas suffisant. Je vous reparlerai bientôt de la fameuse expérience du bon samaritain*, et d'autres qui montrent que chez la grande majorité des gens leur choix d'options est surtout et d'abord déterminé par les caractéristiques de la situation, et non pas (et même : quelles que soient) leurs valeurs ou principes.

(*) EDIT : faut que je retrouve un bouquin de Lindsay et Norman pour me rafraîchir les données exactes de cette expérience.

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Non, pas de ceux qui ont des principes éthiques universels, mais qui obéissent avant toute autre chose à des principes éthiques universels. C'est très différent.

Je reprends ici et explicite ce que j'ai compris (à partir de sources de troisième main) de la théorie des étapes du développement moral selon Lawrence Kohlberg.

Kohlberg a donc découvert et formalisé un certain nombre de grands niveaux de développement moral, indépendants de l'époque, du lieu et de la culture :

Niveaux pré-conventionnels : la moralité d'une action est jugée a posteriori, selon ses conséquences directes sur soi.

Niveau 1 - Niveau typique de l'enfant, exempt des notions de bien et de mal, n'obéit qu'à ses besoins et désirs, seuls des stimuli négatifs peuvent inhiber ce comportement (punition ou menace de punition, douleur physique…). Le jugement éthique est directement basé sur le plaisir et la douleur.

Niveau 2 - Niveau de l'égoïsme instrumental, du "qu'est-ce que ça m'apporte ?". Autrui n'a d'importance que dans la mesure où il peut servir l'intérêt propre de la personne de ce niveau, sans préoccupation de loyauté ni respect. On peut parler de relativisme moral.

Niveaux conventionnels : la moralité d'une action est jugée en la comparant à celles d'autrui, ou à ce à quoi autrui s'attend.

Niveau 3 - Dans ce niveau, on remplit avant tout un rôle social. Les individus accordent de l'attention aux remarques d'autrui, qui leur permettent de juger de leur conformité à ce rôle attendu. Au niveau 3, on veut être avant tout "un bon garçon", et on commence à accorder de l'importance au respect d'autrui, à la gratitude et à la réciprocité. On respecte les règles et l'autorité car elles ont alors pour but de maintenir ces rôles sociaux stéréotypiques.

Niveau 4 - Cette fois, les lois et les conventions sociales sont considérées comme importantes en soi et sont respectées parce qu'elles permettent de "faire fonctionner la société". Il ne s'agit plus d'approuver chacun dans son rôle, mais d'apprendre à aller au-delà des besoins individuels. Violer une loi est alors moralement mauvais, et c'est la culpabilité qui sépare le bien du mal. Souvent, le Buste tourne autour d'une idée centrale (ce qui peut dégénérer en fondamentalisme).

Niveaux post-conventionnels : ils se basent sur l'idée selon laquelle les individus sont des entités distinctes de la société (idée qui fondait les niveaux conventionnels).

Niveau 5 - Ici, on reconnait que les individus ont des valeurs et des opinions différentes. Les lois sont vues comme des contrats au sein de la société plutôt que comme des faits rigides, et celles qui sont néfastes doivent être changées quand c'est nécessaire, pour atteindre le plus grand bien pour le plus grand nombre. On y arrive par des compromis et des votes : la démocratie procède d'un raisonnement de niveau 5. Défendent les droits des autres, et font d'excellents avocats.

Niveau 6 - Au niveau 6, le raisonnement moral utilise un raisonnement abstrait et se base sur des principes éthiques universels. Les lois ne sont valides que dans la mesure où elles sont justes, et il est nécessaire de désobéir à celles qui ne le sont pas. Les droits ne sont plus nécessaires dans la mesure où l'action juste ne repose plus sur des contrats sociaux. On aboutit aux décisions morales de manière absolue (cf. l'impératif catégorique de Kant), chacun se mettant dans la peau d'Autrui (cf. le voile d'ignorance rawlsien) : le consensus qui en résulte détermine l'action entreprise. L'action n'est alors jamais un but en soi, mais un moyen : on agit parce que c'est juste, pas parce que c'est ce qu'autrui attend, ce qui est légal ou ce qui a été convenu). Ce niveau compte très peu de représentants.

Voici un tableau synthétique résumant à peu près ces niveaux : kohlbergmoralstagesvopkf3.gif

Kohlberg a aussi tenté d'introduire un certain nombre de niveaux additionnels :

Niveau 7 - Niveau essentiellement spéculatif qui lierait religion et raisonnement moral. Jésus ou Bouddha en auraient été des représentants.

Niveau 4 1/2, ou 4+ - Partageant les caractéristiques des niveaux 4 et 5, ce niveau est toutefois assez original. La nature arbitraire du légalisme est devenu source de mécontentement, et la culpabilité du niveau 4 est rejetée sur la société. A la différence du relativisme moral du niveau 2, l'individu considère que la société - par rapport à laquelle il fait des choix différents, et donc avec laquelle il est en conflit - a moralement tort. Niveau répandu à l'entrée de l'université.

Niveau 0 - Kohlberg a aussi découvert qu'une partie des êtres humains était absolument dénués de repères moraux : ils ne cherchent même pas à éviter la punition, ni à transgresser quoi que ce soit. Ces sociopathes sont incapables de discerner un acte immoral d'un acte moral. 1 à 2% de la population.

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Ainsi, François Rochat et André Modigliani, respectivement chercheur en psychologie et professeur de sociologie à l’université du Michigan, ont comparé les réactions des personnes ayant désobéi à l’expérimentateur, et les comportements des habitants d’un village cévenol ayant participé au sauvetage de milliers de Juifs entre 1940 et 1944. Ils concluent que les sauveteurs étaient des gens ordinaires, ni des héros, ni des saints, Selon F. Rochat et A. Modigliani, « l’ordinaire de la bonté » est une réalité humaine aussi tangible que la banalité du mal.

Une autre enquête menée auprès du même groupe humain souligne, de plus, le fait suivant : bien que des motivations individuelles fortes aient été présentes chez les initiateurs de l’action, la réussite de celle-là a surtout été due à l’action collective basée sur un soutien social. S. Milgram lui-même avait remarqué que « la résistance à l’autorité malveillante doit être enracinée dans l’action collective si elle veut être véritablement efficace ». En effet, constatant que la rébellion des pairs a pour effet de saper l’autorité de l’expérimentateur (expérience n° 2 du tableau), il conclut que « quand un individu veut se dresser contre l’autorité, le meilleur moyen pour lui d’y parvenir est de s’appuyer sur le groupe auquel il appartient : la solidarité reste notre rempart le plus efficace contre les excès de l’autorité ».

Remarque : cela rejoint ce qu'expliquent les théoriciens de la non-violence, comme arme politique.

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Non, pas de ceux qui ont des principes éthiques universels, mais qui obéissent avant toute autre chose à des principes éthiques universels. C'est très différent.

Ah bon ? Il me semblait qu'avoir des principes qu'on n'applique pas, c'est ne pas avoir de principes.

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Ah bon ? Il me semblait qu'avoir des principes qu'on n'applique pas, c'est ne pas avoir de principes.

On t'aura menti. :icon_up: (cf. mon gros post, plus haut : que Fredo me pardonne d'avoir salopé son fil).

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Je ne vois pas mieux. Un principe (du latin princeps: premier, prince) est prioritaire ou n'est pas. On y obéit avant toute chose, ou bien ce n'est pas un principe.

Alors dans ce cas, très, très peu de gens ont des principes (mais énormément de gens disent en avoir).

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  • 2 months later...

Ca fait longtemps qu'on ne te voit plus sur le forum Fredo, merci beaucoup pour ton effort de synthèse et tes posts très intéressants! Je viens juste de tout lire, n'ayant pas prêté attention à ce topic stické jusqu'à maintenant. Donc dans cette fameuse échelle de 1 à 6, il semblerait que la majorité des membres du forum ait atteint le 6e stade :icon_up: L'explication de l'exemple des villageois allemands qui auraient sauvé beaucoup de Juifs durant la WW2 est très intéressante, et quand on repense à l'histoire du forum par exemple, si il y a aujourd'hui plus ou moins un consensus sur le libéralisme parmi les membres les plus anciens, ce n'est pas parce qu'il n'y a que des biens-nés dans ce forum magique mais bien parce que nous entretenons entre nous des principes et parce que nous sommes ensemble.

Non franchement cette échelle de valeurs des individus est vraiment pertinente et hélas tellement vraie. Je crois que nous sommes plus ou moins conscient de cette échelle, moi en tout cas cette échelle me parle, je juge la quasi-totalité des gens avec et c'est à partir d'elle que je classe les bonnes et les mauvaises personnes. Je crois que cette échelle nous parle parce qu'on a tous eu une histoire avec, en tout cas moi personnellement je sais que j'ai souvent eu ce sentiment de malaise avec la société, ayant eu des comportements égoïstes tout en ayant des principes très forts… Et c'est parce que j'ai eu honte d'être en quelque sorte un perpétuel hypocrite mal dans sa peau et surtout la peur de devenir moi-même ce que je déteste, c'est-à-dire un manipulateur, que je suis aujourd'hui ce que je suis, c'est-à-dire une personne plutôt solitaire. Pour moi si y'a bien une personne que je déteste le plus au monde, c'est bien le manipulateur même si je comprends qu'on puisse très facilement tomber et en devenir un, par sentiment amoureux par exemple. Et c'est peut-être pour ces raisons que je n'aime pas me mélanger aux gens, ayant été tellement déçu par des personnes et ayant tellement peur de rentrer dans le moule et de ressembler à un monstre que je ne voudrais pas être, de considérer les autres personnes comme des objets. A ce petit jeu, je sais que je suis perdant car je n'ai pas ce 6e sens développé que beaucoup de gens ont. Et c'est peut-être pour cette raison qu'inconsciemment je n'aime pas les hommes politiques ni les commerçants, non pas que je déteste la politique ou l'économie de marché, ce sont des individus que je déteste parce que manipulateurs par nature.

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  • 4 months later...
Mmmh, comme le suggère Rincevent : concernant le fait d'avoir des principes, ce n'est hélà pas suffisant. Je vous reparlerai bientôt de la fameuse expérience du bon samaritain*, et d'autres qui montrent que chez la grande majorité des gens leur choix d'options est surtout et d'abord déterminé par les caractéristiques de la situation, et non pas (et même : quelles que soient) leurs valeurs ou principes.

(*) EDIT : faut que je retrouve un bouquin de Lindsay et Norman pour me rafraîchir les données exactes de cette expérience.

Alors? :icon_up:

Sinon d'ici là, peut-on avoir un lien amazon?

Je reprends ici et explicite ce que j'ai compris (à partir de sources de troisième main) de la théorie des étapes du développement moral selon Lawrence Kohlberg.

(…)

Poste toujours tes sources, même de troisième main. Ce sera toujours ça vu la pauvreté du net francophone sur le sujet. :doigt:

Et là pareil, des liens amazon serait bienvenus

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Je ne vois pas mieux. Un principe (du latin princeps: premier, prince) est prioritaire ou n'est pas. On y obéit avant toute chose, ou bien ce n'est pas un principe.

Comme le dit Rincevent, le stade 6 de Kohlberg ne concerne qu'une minorité d'individus. On peut s'en plaindre, mais c'est une réalité anthropologique : des préceptes moraux inapplicables par la grande masse des humains ont-ils encore le moindre intérêt ? A l'origine, morale dérive de moeurs, éthique de comportement : c'est l'inscription concrète, la dimension pratique qui est en vue.

Par ailleurs, je doute que des principes moraux universels soient nécessairement bons parce qu'universels. C'est un pur formalisme, assumé comme tel par Kohlberg d'ailleurs. L'histoire démontre que bien des croyances ayant (sincèrement) voulu faire le bien de tous les hommes se sont traduites concrètement par des massacres, lorsque ces croyances ont rencontré des hommes qui n'étaient pas convaincus de leur bien-fondé… L'enfer est pavé de bonnes intentions, comme chacun sait.

PS : cela dit, j'avais lu des critiques récentes de la position de Kohlberg (et aussi de Piaget) dans les stades du développement, mais il faudrait que je retrouve où.

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  • 1 year later...
  • 4 months later...
On ne perçoit pas directement la réalité, mais au travers de filtres divers et notre réponse provient d'une activité. S'il y a changement d'attitude ou d'opinion, c'est qu'il y a donc eu modification de nos "cartes du monde".

Parenthèse (parce que je ne vois pas de lien direct avec la dynamique de groupe, à moins qu'on ne cherche à mesurer comment l'influence change les représentations). Bref voici ce que ça m'inspire :

Alfred Korzybski - dans la synthèse "une carte n'est pas le territoire" (éditions de l'éclat sept. 2003) a abordé ce phénomène en 1933 (cf. Science and Sanity) et à chercher un modèle pour réduire la distance, appelé Sémantique Générale, une sorte de "métaphysique" non-aristotélicienne. En science fiction, "Le monde des non-A" (J'ai lu n°362) de A.E. Van Vogt est une illustration "littéraire" de ces recherches.

Perso c'est à partir de là que j'ai commencé à interroger mes "croyances" et à remettre en question ma façon de voir le monde.

Etre conscient que nous n'avons à notre disposition que des cartes toujours partielles qu'il ne faut pas confondre avec le territoire. Je peux toujours changer de carte, tout comme je change de carte routière selon que je veux explorer la France entière ou me balader à pied dans un coin de vacances, ou de type de carte si je cherche à comprendre la géologie d'un site. Les mots ne sont pas les choses qu'ils désignent, ils ne sont que des cartes.

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  • 1 year later...

Ca m'intéresse fortement. Mais avez vous un bouquin à me conseiller ? Pour GROS débutant.

Le sujet est posé et abordé du point de vue cognitiviste. C'est le nom politiquement correct pour "comportementaliste" ou pour être encore plus exposé aux quolibets des pontes de la psychologie universitaires en France "behavioriste".

Il faut juste rappeler que "l'Homme n'est pas seul maître à bord" pour paraphraser Freud, ou plus exactement (parce que Freud quand même, question théorie de la psychée c'est pas top) : la conscience ne contrôle pas tout, loin s'en faut.

Au delà de ce qui peut se mesurer, s'expérimenter, il y a toujours un fond inaccessible, d'où peut survenir une déferlante inattendue, de l'inspiration artistique, du génie scientifique, ou encore un épisode psychotique, à plus petite échelle une réminiscence bienvenue ou un acte manqué.

Sur ce thème :

http://www.cgjungfrance.com/Metamorphoses-de-l-ame-et-ses

http://www.amazon.fr/Lénergétique-psychique-Carl-Gustav-Jung/dp/2253904430

Il y a aussi un côté "organique". Jung oppose à Freud que la faim est une pulsion plus forte que la sexualité. Laborit en parle.

Laborit, celui qui a prouvé scientifiquement que la Liberté n'existe pas. Je suis assez fier de le caser dans un forum Libéral. Mais, bon ce n'est qu'un tout petit paradoxe.

La cybernétique considère le cerveau comme une boite noire avec les entrée et les sortie.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1975_num_30_5_293667_t1_1149_0000_002

Mais pour un panorama distrayant rien ne vaut le MRI de Palo Alto, dont au premier plan Watzlawick :

La réalité de la réalité :

http://www.amazon.fr/La-réalité-Confusion-désinformation-communication/dp/2020068044

Changement :

http://www.amazon.fr/Changements-Paul-Watzlawick/dp/2020058715

Bien sûr, pour un "gros débutant" c'est mieux de faire le chemin à l'envers : la lecture de Watzlawick est bien plus facile que celle de Jung.

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