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Contrat social et prémisses rationalistes


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Bonjour,

Si j'ai bien compris, la théorie du contrat social à la Rousseau est fondée sur une certaine idée de quelque chose qui s'appellerait la «volonté générale» et dont l'idée est fondée sur des prémisses rationalistes naïves très particulières: si les hommes se focalisaient sur ce qu'ils veulent réellement ils seraient forcément d'accord, etc. Cela se comprend historiquement par le développement du rationalisme extrémiste et naïf. Connaissez-vous des philosophe, outre Hayek et Hume, qui ont attaqué la(les) théorie(s) du contrat sous cet angle précis, par exemple en montrant que la raison ne peut être que seconde, et que donc il n'y a aucune raison même en étant aussi rationnels que possible que nous tombions d'accord, etc.?

D'avance, merci.

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Quand il s'agit de savoir quel type de discours peut considérer l'Homme comme rationnel, on touche au coeur du problème de l'anthropologie comme fondement de la théorie politique. Si cette théorie politique se veut réaliste ou empirique, son anthropologie doit être une science objective.

Chez les auteurs modernes, ce qui est déterminant pour la conception de la rationalité des agents c'est de savoir si la raison s'observe "objectivement" ou si c'est une interprétation a posteriori, et pour le contrat c'est crucial puisque ces auteurs entendent tous fonder leur théorie politique sur une anthropologie.

Chez Hobbes, pas besoin de définir l'Homme comme raisonnable pour penser le contrat, donc tu peux déjà commencer par le Léviathan pour te défaire de l'optimisme rousseauiste. Son analyse est mécaniste, donc il n'observe rien comme "de la raison" qui dicte aux Hommes un intérêt à suivre, seulement des passions et des efforts de survie qui passent pas la recherche de choses très diverses.

Rousseau veut aussi fonder sa théorie politique sur une anthropologie. Mais cette anthropologie suppose que l'Homme est rationnel. Ça pose en effet des problèmes.

De manière générale en sciences sociales, présupposer que la raison est un mécanisme à l'oeuvre au même titre que ce qu'on observe comme autres mécanismes de déterminations est une erreur épistémologique à mon avis : la raison s'exerce mais ne s'observe jamais, elle est seconde, au sens d'une construction interprétative du sujet observateur ; et je pense que c'est le meilleur angle d'attaque des théories se voulant descriptives mais supposant aussi des agents rationnels comme le fait Rousseau. Par contre remarque que Ça disqualifie aussi les économies classiques dites "théoriques", puisqu'elles utilisent largement le même présupposé.

Si en effet on choisit de fonder une théorie politique sur une anthropologie objective, et qu'on admet qu'on observe rien comme de la raison, on s'en tient à considérer que des natures diverses d'Hommes s'expriment dans des aspirations diverses qui n'ont aucune raison de tomber d'accord.

Je te conseille de lire Daniel Dennett si tu veux creuser l'idée que la raison n'est qu'un mode d'interprétation des comportements, mais jamais un mécanisme qu'on peut observer objectivement. Dans La stratégie de l'interprète il explique qu'accorder une raison aux autres n'est qu'une faÇon de prévoir plus facilement leurs comportements, une stratégie pratique mais pas théorique. Et même dans la pratique, cette stratégie n'est pas toujours payante en ce qui concerne les humains, quand on a affaire à des fous, ou des spéculateurs par exemple.

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Eh bien, lorsqu'il s'agit de pourfendre les Lumières et la déesse Raison, le comte Joseph de Maistre répond toujours à l'appel.

Contre l'homme abstrait de Rousseau, il y a cela (qui répond plus spécifiquement au Second discours) :

Pour une critique plus centrée sur la notion de contrat social, on peut se tourner vers l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, qui combat la mode des constitutions, les lois écrites, etc., et leur oppose la tradition, les lois non écrites. Morceaux choisis :

Une des grandes erreurs d'un siècle qui les professa toutes fut de croire qu'une constitution politique pouvait être écrite et créée a priori tandis que la raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une œuvre divine et que ce qu'il y a précisément de plus fondamental et de plus essentiellement constitutionnel dans les lois d'une nation ne saurait être écrit.

[…]

L'essence d'une loi fondamentale est que personne n'ait le droit de l'abolir : or, comment sera-t-elle au dessus de tous si quelqu'un l'a faite ?

[…]

Considérons maintenant une constitution politique quelconque, celle de l'Angleterre par exemple Certainement elle n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'état ne se sont assemblés et n'ont dit "Créons trois pouvoirs ; balançons les de telle manière" etc. personne n'y a pensé La constitution est l'ouvrage des circonstances, et le nombre de ces circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales, les coutumes saxonnes, normandes et danoises ; les privilèges, les préjugés et les prétentions de tous les ordres ; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades ; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, toutes les erreurs, toutes les passions ; tous ces éléments, enfin, agissant ensemble et formant par leur mélange et leur action réciproque des combinaisons multipliées par myriades de millions, ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde.

Maistre, à l'opposé du rationalisme des Lumières françaises, est finalement assez proche de Hume, qui rappelait dans son Traité de la nature humaine que "le temps et la coutume donnent de l'autorité" (le temps est précisément la première source de légitimité des gouvernements chez Maistre). Il considère l'histoire comme une "politique expérimentale", et l'oppose à la "politique théorique et spéculative" des Lumières françaises. Voilà pourquoi je pense que le comte est un bon point de départ pour mettre à nu les idées rousseauistes.

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Bonsoir Astynoos,

Il est assez jouissif, ce pamphlet, en effet. :-) Merci beaucoup pour ta sélection qui me sera utile!

Bonsoir Anton_K, et merci pour ta réponse dense!

Je ne suis pas certain de partager complètement - ou alors je n'ai pas bien compris - ton idée que «la raison s'exerce mais ne s'observe jamais, elle est seconde, au sens d'une construction interprétative du sujet observateur». Je pense qu'il est manifeste la raison peut exister dans l'action du sujet, et donc être observée à l'occasion, mais qu'elle est seconde par rapport à d'autres facteurs déterminants qui conduisent le sujet à la mettre en oeuvre, et que cela montre que bien que nous soyons tous plus ou moins rationnels il y a la place - et l'expérience le montre clairement - pour que nous ne soyons pas d'accord, et ainsi la volonté générale est un joli concept… mais faux. Qu'en penses-tu?

édition: Ce que je dis ne s'oppose pas à l'idée qu'à l'occasion la raison puisse être un artifice d'interprétation d'une activité non-rationnelle observée chez un sujet, à l'occasion.

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Anthony de Jasay a formulé une critique du contractualisme rawlsien (notamment la notion de voile d'ignorance) dans The State, dont voici un extrait http://www.econlib.org/library/LFBooks/Jasay/jsyStt16.html

De Jasay s'adresse aux néocontractualistes qui écrivent dans les 1970 (Gauthier, Rawls, Buchanan), mais ses objections atteignent tout type de contractualisme en théorie politique.

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Si j'ai bien compris, la théorie du contrat social à la Rousseau est fondée sur une certaine idée de quelque chose qui s'appellerait la «volonté générale» et dont l'idée est fondée sur des prémisses rationalistes naïves très particulières: si les hommes se focalisaient sur ce qu'ils veulent réellement ils seraient forcément d'accord, etc. Cela se comprend historiquement par le développement du rationalisme extrémiste et naïf. Connaissez-vous des philosophe, outre Hayek et Hume, qui ont attaqué la(les) théorie(s) du contrat sous cet angle précis, par exemple en montrant que la raison ne peut être que seconde, et que donc il n'y a aucune raison même en étant aussi rationnels que possible que nous tombions d'accord, etc.?

Si je peux me permettre ce qui n'est qu'à moitié un hors-sujet, contrairement à ce qui est généralement admis, Hayek n'est pas opposé en tant que tel à l'idée d'un accord populaire sur des règles générales pouvant être qualifié de contractualiste. D'ailleurs, au deuxième volume de Droit, Législation et Liberté, il reprend l'image du voile d'ignorance de Rawls et, plus largement, le terme "agreement" se retrouve souvent dans ce volume.

Les deux différences essentielles avec des penseurs comme Rousseau et Hobbes sont les suivantes :

- Hayek s'oppose à l'accord sur des objectifs particuliers. En revanche, il ne s'oppose pas à l'accord sur des règles générales.

- Hayek estime qu'une phase évolutionniste préalable est indispensable, pendant laquelle une opinion générale se diffuse dans une communauté sur de bonnes règles générales. Après quoi les citoyens peuvent s'accorder sur ces règles générales issues de l'évolution au moyen d'une intention commune consciente.

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Si je peux me permettre ce qui n'est qu'à moitié un hors-sujet, contrairement à ce qui est généralement admis, Hayek n'est pas opposé en tant que tel à l'idée d'un accord populaire sur des règles générales pouvant être qualifié de contractualiste. D'ailleurs, au deuxième volume de Droit, Législation et Liberté, il reprend l'image du voile d'ignorance de Rawls et, plus largement, le terme "agreement" se retrouve souvent dans ce volume. Les deux différences essentielles avec des penseurs comme Rousseau et Hobbes sont les suivantes : - Hayek s'oppose à l'accord sur des objectifs particuliers. En revanche, il ne s'oppose pas à l'accord sur des règles générales. - Hayek estime qu'une phase évolutionniste préalable est indispensable, pendant laquelle une opinion générale se diffuse dans une communauté sur de bonnes règles générales. Après quoi les citoyens peuvent s'accorder sur ces règles générales issues de l'évolution au moyen d'une intention commune consciente.

Oui, mais l'accord dont parle Hayek n'est pas une question de volonté mais de fait et ne porte pas sur les objectifs mais les principes, si j'ai bien compris, ce qui fait toute la différence… et évite l'erreur rationaliste naïve à laquelle je cherche une réfutation rigoureuse et convaincante rhétoriquement. :-)

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