Chitah Posté 22 janvier 2008 Signaler Posté 22 janvier 2008 Un excellent article écrit apparemment par deux spécialistes, qui devrait plaire à pankakke notamment! ALAIN RALLET ET FABRICE ROCHELANDETLes faux-semblants de l'exception et de la diversité culturelles [ 22/01/08 ] On croyait le problème posé par le téléchargement des oeuvres musicales résolu par la loi Dadvsi promulguée en août 2006. Il n'a fallu que quelques mois pour qu'une nouvelle commission curieusement présidée par un représentant de la grande distribution se penche à nouveau sur le problème et fasse des recommandations en novembre 2007. Parions que ce ne sera pas la dernière et que fleuriront bientôt de nouvelles commissions, les unes présidées par les syndicats de l'exception culturelle française, les autres par le Cercle des rentes disparues. Si les commissions se succèdent, c'est qu'un problème plus fondamental persiste. Formellement, c'est le problème induit par la révolution numérique. Pratiquement, il a deux aspects. Le premier, c'est la transformation radicale des modes de production, de distribution et de consommation des oeuvres. Le piratage ne fait notamment qu'exprimer la difficulté de tarifer des biens dans une économie à coûts marginaux nuls. D'où la nécessité de faire le deuil du « paiement à l'acte » et de trouver des financements indirects pour les auteurs. Le second, c'est la substitution d'une plate-forme interactive à des médias de masse. On assiste à une remise en cause du rôle traditionnel de promotion et de tri de l'information tenu jusqu'ici par les intermédiaires marchands qui généraient alors une rareté (une poignée d'artistes et d'oeuvres) d'autant plus importante que leurs rentes en dépendaient. Depuis l'avènement d'Internet, les consommateurs et les agrégateurs de contenus en ligne concurrencent cette fonction en facilitant à leur tour la recherche d'informations culturelles et l'appariement entre l'offre et les préférences des individus. Face aux transformations radicales qu'elle rencontre, l'industrie actuelle freine des quatre fers. Elle n'a pas d'autre idée stratégique que de s'opposer à cette révolution en tentant de la canaliser vers des transformations mineures. De manière symptomatique, le rapport Olivennes consacre moins de 4 pages sur 43 à l'« innovation », le reste étant dédié aux moyens de réprimer le téléchargement illégal. Encore faut-il souligner que l'innovation consiste essentiellement à raccourcir le délai de diffusion des films en vidéo à la demande… On comprend cette volonté de brider l'innovation : cela ne fait jamais plaisir d'entendre le grincement de la scie qui coupe la branche sur laquelle on est assis. N'ayant qu'un objectif en tête, garder leur prééminence si durement acquise, la plupart des acteurs multiplient les digues défensives, les lois, en reculant un peu plus à chaque fois, mais rien n'y fait, l'eau s'infiltre partout. L'industrie culturelle passe son temps à écoper, commission par commission. Au fond, l'industrie ne sait plus quoi faire d'autre que de nous demander dans un geste de solidarité post-marchande - appelé en la circonstance « sauver l'exception culturelle française » - de préserver ses intérêts de court terme. Il faut faire un sort à l'instrumentation de deux notions clefs invoquées par une industrie aux abois pour légitimer ses rentes : l'exception culturelle et la diversité culturelle. Ce qui est appelé « exception culturelle » est à l'industrie culturelle ce que les lois Méline furent à l'agriculture à la fin du XIXe siècle : un protectionnisme économique. L'analogie est pertinente, tant les arguments se ressemblent sur au moins deux points : la « culture » vient prendre le relais d'une ruralité exténuée pour incarner l'âme française, les gros acteurs invoquent les intérêts des petits pour assurer les leurs et… faire disparaître les petits. Si l'on veut défendre les intérêts d'une industrie par le protectionnisme, qu'on l'énonce comme tel et qu'on n'aille pas invoquer la créativité culturelle car les rapports du protectionnisme à celle-ci sont pour le moins douteux. En fait, une grande partie de la production culturelle ainsi protégée consiste à proposer des biens du même type que ceux censés menacer notre identité culturelle, sauf qu'ils sont « français ». Les créateurs ont, quant à eux, les pires difficultés à se faire financer et à percevoir les droits d'auteur pour tous les modes d'exploitation (comme l'a bien montré la grève des scénaristes hollywoodiens aux Etats-Unis). La « diversité culturelle » est un thème encore plus retors, car on voit les temples de l'uniformisation du goût, à savoir la grande distribution spécialisée et ses têtes de gondole, mener le combat de la diversité culturelle ! Evacuons d'abord un malentendu : la diversité culturelle ne se mesure pas seulement du côté de la production (le nombre de livres, disques, vidéos, films… édités) mais davantage encore du côté de la distribution (l'accessibilité aux oeuvres, leur temps d'exposition). Du côté de la production, chacun constate la prolifération. En abaissant les coûts de production et plus encore de reproduction, le numérique amplifie cette tendance. Dans une telle économie, un accès diversifié aux oeuvres se mesure à leur temps d'exposition effectif. Or ce temps est de plus en plus court. Les oeuvres qui contribuent à façonner notre culture, notre faculté de juger, notre sociabilité parce qu'elles les renouvellent au lieu de nous enfermer dans le cul-de-sac du déjà-vu ont de plus en plus de mal à faire leur chemin. Réservant surface et temps d'exposition aux oeuvres soutenues par des dépenses marketing croissantes et organisant la rotation ultrarapide des autres, la grande distribution réduit la diversité d'accès effectif aux oeuvres. C'est bien pourquoi il a fallu une loi en France pour préserver les libraires indépendants capables de diversifier les goûts de leurs clients et de protéger l'édition innovante. Par des voies différentes, les interactions directes entre utilisateurs sur Internet préservent et élargissent la diversité des préférences que la grande distribution canalise autour des best-sellers. La culture et son apprentissage supposent une circulation de la connaissance qui passe par des canaux très différents : les échanges entre les individus, l'école, les distributeurs indépendants, les médias. Le mouvement de marchandisation actuel et la volonté délibérée de restreindre les possibilités d'usage et de partage ne menacent pas seulement l'étendue et la diversité de cette circulation des oeuvres, mais plus fondamentalement affectent la formation des individus et, par conséquent, la dynamique de la création : les auteurs ne créent pas en vase clos. Ils sont immergés dans une société d'autant plus réceptive à la création que la diversité des préférences n'a pas été laminée par le rouleau compresseur de la grande distribution, qu'elle soit physique ou virtuelle. Paradoxalement, la loi Dadvsi et ses prolongements confiés à la grande distribution menacent ce qu'elle prétend protéger : la création. ALAIN RALLET est professeur à l'université Paris-Sud, laboratoire Adis, FABRICE ROCHELANDET est maître de conférences à l'université Paris-Sud, laboratoire Adis.
pankkake Posté 22 janvier 2008 Signaler Posté 22 janvier 2008 C'est bien pourquoi il a fallu une loi en France pour préserver les libraires indépendants capables de diversifier les goûts de leurs clients et de protéger l'édition innovante. La majorité des librairies indépendantes ont Harry Potter et Da Vinci Code en vitrine, hein.
Harald Posté 22 janvier 2008 Signaler Posté 22 janvier 2008 La majorité des librairies indépendantes ont Harry Potter et Da Vinci Code en vitrine, hein. Il faut bien vivre. Cependant, mon libraire jusqu'à ce qu'il soit obligé de mettre la clef sous la porte avait l'amour de son métier. Il était capable de dire si tel ouvrage était en stock sans consulter son ordinateur, il lisait les nouveautés et mettait ses notes de lectures et appréciations à côté de la pile. Il donnait une chance aux petits éditeurs. Seulement voilà, la loi sur le prix du livre étant ce qu'elle est il ne pouvait bénéficier des avantages consentis aux grands distributeurs. Le jeu était perdu d'avance. Sinon, une vraie librairie, c'est ça: http://www.sav.org/shco/# Dieu bénisse George Whitman.
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