Nicomaque Posté 18 juin 2008 Signaler Posté 18 juin 2008 Bonjour à tous j'ai écrit un article récemment en réponse à La Nef, mensuel catholique qui publie ce mois de juin un numéro spécial sur le libéralisme. Le rédacteur en chef Christophe Geffroy a écrit un article intitulé : Refuser l'hégémonie libérale. Cet article est truffé d'erreurs. Etant moi-même catholique, j'ai entrepris de lui répondre. Là dessus j'ai trouvé un autre blog catholique (ici) qui avait publié une réponse excellente sur le même article et qui lui répondait point par point. Je porte à votre connaissance ce débat qui prend une tournure assez polémique. J'aimerais avoir votre point de vue sur la question, si vous avez le temps de vous y pencher. Merci
Polydamas Posté 18 juin 2008 Signaler Posté 18 juin 2008 Salut Nicomaque, bienvenue sur le forum, tu verras qu'ici, ce n'est pas les cathos convaincus qui manquent. En tout cas, merci pour la citation de mon propre blog. Pour commencer il faudrait que tu ailles lire ceci. Tu verras que la question est largement traitée, je n'ai fais que synthétiser et repomper ce que je lisais un peu partout.
Nicomaque Posté 18 juin 2008 Auteur Signaler Posté 18 juin 2008 J'ai bien aimé aussi la discussion sur ton blog en réaction à ton article. Les commentaires sont passionnants et d'une grande qualité. Le fil que tu signales est très intéressant aussi. J'ai bien sûr chez moi tous les livres de Nemo que je connais bien personnellement et à qui j'ai fait part de ce débat sur La Nef. Je t'enverrai sa réponse.
CMuller Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 Bonjour. Vous avez surtout répondu à La Nef sur l'aspect économique, que je connais pour ma part le moins. Que pensez-vous des rapports entre le catholicisme et la philosophie politique/morale du libéralisme ? Comme vous êtes prof de philo, cela serait intéressant d'avoir votre opinion. Mais évidemment, cerner la "phi-po-mo" du libéralisme n'est pas forcément évident au départ, ce n'est pas une école de pensée très homogène et les approches "classiques" des XVIIIe et XIXe siècles diffèrent sans doute des développements du XXe siècle.
Praxéologie Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 Bastiat est l'un de ceux qui articulent le mieux les rapports entre le libéralisme et le catholicisme. Assez incroyable ce que son oeuvre peut encore nous dire. Dommage qu'on ne la réédite plus…
Nicomaque Posté 19 juin 2008 Auteur Signaler Posté 19 juin 2008 Bonjour. Vous avez surtout répondu à La Nef sur l'aspect économique, que je connais pour ma part le moins. Que pensez-vous des rapports entre le catholicisme et la philosophie politique/morale du libéralisme ? Comme vous êtes prof de philo, cela serait intéressant d'avoir votre opinion. Sur l'aspect politique, j'ai écrit un article dans Liberté politique l'été dernier dont je peux faire un résumé en quelques lignes. Le libéralisme politique est un principe de limitation de l'Etat au nom de la protection de l'individu et des minorités. Ce principe a toujours été défendu par des hommes d'Eglise au cours de l'histoire (théoriquement et pratiquement), particulièrement lors de persécutions contre les chrétiens. Par contre, l'Eglise a souvent revendiqué le droit de s'imposer comme religion d'Etat et d'exercer un contrôle sur les âmes (et sur les corps par le biais du bras séculier). De son côté le libéralisme politique au siècle des Lumières et au XIXe s., a pris un virage fortement anti-catholique (qu'on peut comprendre en un sens). De là un affrontement violent qui se traduit par les Encycliques anti-libérales de Grégoir 16, Pie 11 et Léon 13. Depuis presque un siècle, le climat a complètement changé et la doctrine de l'Eglise a évolué sur ce point pour renouer avec sa tradition originelle. Après le communisme et le nazisme, l'Eglise a pris conscience qu'elle devait défendre la liberté religieuse dans toute son étendue et que le principe libéral était conforme au droit naturel. C'est un peu raccourci mais il y a l'essentiel !
Bob Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 L'article initial de La Nef est de fort médiocre qualité qui débute par un poncif sur le "libéralisme anglo-saxon" trahissant l'inculture de son auteur. La suite de l'article ne procède pas non plus d'une analyse savante du credo ou de la philosophie chrétienne qui aboutirait nécessairement au rejet du libéralisme, mais renvoie simplement à une sympathie pour le concept de troisième voie, né au XIXème siècle dans les milieux catholiques conservateurs dont l'auteur poursuit la tradition plus ou moins consciemment, et qui a par ailleurs, jusqu'à nos jours, connu un succès non démenti au sein de la sociale-démocratie.
Jussi Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 Bonjour à tous, je suis nouveau sur le forum et je me présente. Prof de philo, père de famille et auteur d'un blog (www.nicomaque.blogspot.com). J'ai écrit un article récemment en réponse à La Nef, mensuel catholique qui publie ce mois de juin un numéro spécial sur le libéralisme. Le rédacteur en chef Christophe Geffroy a écrit un article intitulé : Refuser l'hégémonie libérale. Cet article est truffé d'erreurs. Etant moi-même catholique, j'ai entrepris de lui répondre. Là dessus j'ai trouvé un autre blog catholique (ici) qui avait publié une réponse excellente sur le même article et qui lui répondait point par point. Je porte à votre connaissance ce débat qui prend une tournure assez polémique. J'aimerais avoir votre point de vue sur la question, si vous avez le temps de vous y pencher. Merci Bonjour Ce que je reproche personnellement à l'article "refuser l'hégémonie libérale" c'est de considérer que le libéralisme stipule un être dont la finalité serait le profit. Il me semble que l'auteur définit très négativement le concept de "profit" et que par conséquent il faut un Etat pour guider l'homme vers des concepts plus saints. Je pense que consdérer que les actions des hommes politiques ne serait pas aussi le "profit", la volonté de gouverner est quelque peu contradictoire. Quelque part les hommes politiques ont une volonté de gouverner, de profiter plus grand que le simple citoyen. Ils utilisent autrui pour "profiter". Au passage, vive le secours catholique
CMuller Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 Sur l'aspect politique, j'ai écrit un article dans Liberté politique l'été dernier dont je peux faire un résumé en quelques lignes.(…) Merci des précisions. Dans le texte en lien, c'est ici que je pointe ce qui me semble être une contradiction. Je mets en gras la thématique à discuter. Depuis Vatican II, c’est une doctrine qui fait désormais partie du corps des vérités morales enseignées par l’Église. Cela ne signifie pas que la religion devrait rester dans le domaine privé et cesser de s’adresser à tout homme. Comment peut-elle alors encore aujourd’hui exercer une influence légitime ?Si le christianisme n’est plus la religion de référence dans nos sociétés, il peut néanmoins continuer à inspirer l’action politique en le soumettant à des normes morales. Admettons d’abord que la politique n’est pas un pur pragmatisme et qu’elle comporte une dimension morale. « C’est une erreur déplorable et lourde de conséquences quand la société moderne confond souvent pluralisme justifié et neutralité des valeurs et quand, au nom d’une démocratie mal entendue, elle croit pouvoir toujours plus se dispenser des normes éthiques et du recours aux catégories morales de bien et de mal dans la vie publique . » La politique vise la justice, c’est-à-dire le respect du droit, et par conséquent la paix. La politique a donc pour critère fondamental les principes du droit. Mais d’où proviennent ces critères ? Du droit naturel ? Oui, mais comment détermine-t-on le droit naturel dans un contexte culturel relativiste, qui ne reconnaît pas l’existence d’une nature humaine universelle et intangible ? Votre attendu : LE PRINCIPE LIBERAL, dans son sens originel, réside dans la protection de l’individu et des minorités contre les empiétements d’un État tout-puissant et dominateur. Il s’agit d’un principe politique et juridique qui substitue à l’État paternaliste, la conception d’un État limité dans ses prérogatives et ses fonctions. Considéré désormais comme un simple instrument, l’État n’a d’autre fonction que de veiller au bien commun de tous, sans se substituer à la société, c’est-à-dire aux corps intermédiaires et à la personne, libre et responsable. Un État libéral reconnaît et garantit l’initiative spontanée des corps intermédiaires : familles, écoles, entreprises, associations, communautés religieuses. Un État libéral est un État doublement limité, par le droit d’une part et par le consentement des personnes qu’il gouverne d’autre part. Enfin, un État libéral admet et protège le pluralisme des opinions et des croyances. La contradiction, donc, me semble ici : - soit l'Etat est un simple instrument, comme tel vide de discours sur les fins (et donc d'orientation morale de la société) - soit l'Etat est lié à la morale (comme toute entité politique) et il est acceptable qu'il privilégie une certaine conception du bien. La solution que vous paraissez admettre est que la paix est le bien commun minimal autour duquel on peut s'accorder. Pourquoi pas, mais dans ce cas vous défendez un principe moral négatif et minimaliste (non-nuisance à autrui) qui est très en deça du contenu moral du catholicisme. Et votre propre interprétation "libérale" ou "minimale" du catholicisme n'offre pas de garantie particulière contre des interprétations "maximales", à partir du moment où vous admettez sur le principe que le politique existe pour développer une morale. Notez que c'est une variante du vieux débat sur l'indépendance et l'antériorité du bien et du juste.
Nicomaque Posté 19 juin 2008 Auteur Signaler Posté 19 juin 2008 vous admettez sur le principe que le politique existe pour développer une morale. Non ce n'est pas ce que je veux dire. Je dis que toute politique comporte une dimension morale intrinsèque puiqu'elle vise le bien commun (qui est une dimension du bien en général). Mais ce bien commun n'a pas à être décrété par des experts et imposé d'en haut unilatéralement. Le sens du bien commun dans une société repose sur toute une série de facteurs liés à la tradition, aux coutumes, à l'expérience, à la religion, bref à la culture et à la sagesse d'un peuple. Le bien est antérieur au juste, oui. Mais il n'est pas arbitraire. J'aime beaucoup l'idée hayekienne d'une rationalité des traditions. Non pas la rationalité scientiste du constructivisme mais la rationalité d'un ordre spontané. On trouve ça aussi chez Popper : "Un Etat rationnellement crée sur une table rase sans traditions, est impossible. (…) Parmi ces traditions, nous devons mettre en premier ce que l’on peut appeler le “cadre moral” (correspondant au “cadre légal”) d’une société. Cela comprend le sens traditionnel de la justice ou équité (“fairness”), ou le degré de sensibilité morale que la société a atteint. Ce cadre sert de base pour rendre possible des compromis équitables entre des intérêts en conflit. Il n’est pas lui-même intouchable, mais il change relativement lentement. Rien n’est plus dangereux que sa destruction, laquelle fut consciemment visée par les Nazis, qui ne peut conduire qu’au nihilisme, à la dissolution de toutes les valeurs humaines."
john_ross Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 Bastiat est l'un de ceux qui articulent le mieux les rapports entre le libéralisme et le catholicisme. Assez incroyable ce que son oeuvre peut encore nous dire. Dommage qu'on ne la réédite plus… http://www.amazon.com/s/ref=nb_ss_gw?url=s…amp;x=0&y=0
Nicomaque Posté 19 juin 2008 Auteur Signaler Posté 19 juin 2008 J'ai publié sur mon blog 2 extraits significatifs de l'Histoire du libéralisme de Philippe Nemo : 1er extrait 2e extrait
CMuller Posté 19 juin 2008 Signaler Posté 19 juin 2008 Non ce n'est pas ce que je veux dire. Je dis que toute politique comporte une dimension morale intrinsèque puiqu'elle vise le bien commun (qui est une dimension du bien en général). Mais ce bien commun n'a pas à être décrété par des experts et imposé d'en haut unilatéralement. Le sens du bien commun dans une société repose sur toute une série de facteurs liés à la tradition, aux coutumes, à l'expérience, à la religion, bref à la culture et à la sagesse d'un peuple. Le bien est antérieur au juste, oui. Mais il n'est pas arbitraire. J'aime beaucoup l'idée hayekienne d'une rationalité des traditions. Non pas la rationalité scientiste du constructivisme mais la rationalité d'un ordre spontané. On trouve ça aussi chez Popper : (…) Ce schéma de la politique comme réalisation d'un bien commun est une certaine vision de la politique. Elle commence avec les Grecs, je crois me souvenir qu'Aristote termine son Ethique à Nicomaque sur la question de la réalisation dans la cité de l'éthique qu'il vient d'exposer, et annonce la Politique. Je veux d'ailleurs bien croire qu'à l'échelle d'une cité grecque, avec une petite population homogène de citoyens, on puisse poser les choses ainsi. Là où je tique, c'est sur la translation moderne de ce genre de chose. Et c'est valable pour votre second point : j'ai l'impression que vous parlez d'une société idéalisée, à évolution lente, où il subsiste des traditions, des coutumes, des religions importantes dans la vie sociale, où tout cela est à peu près concordant ou convergent sur l'essentiel. Je ne trouve pas tellement que ce soit le schéma actuel, ni que l'on prenne le chemin de cela. Et en tout état de cause, cela ne me dit pas pourquoi les points de vue divergents dans la société devraient se saisir du politique ni comment on éviterait, sur un dilemme moral donné, que la loi commune favorise une vision du bien sur une autre. Mais peut-être considérez-vous que la politique n'a pas à se réaliser dans l'Etat-nation ? Alors, nous serions sûrement d'accord, plus y a de polities de petites dimensions, mieux nous nous porterions à mon sens, et l'on se rapprocherait des conditions "viables" d'un ordre spontané entre les individus, dans leur cadre direct de co-existence (quoique dans une certaine mesure, la domination des majorités sur les minorités serait toujours un problème potentiel à cette échelle). Mais à l'échelle d'un Etat dans une société plurielle et complexe comme le sont désormais les nôtres, je ne vois pas que le "bien commun" ait encore un sens fort ou substantiel, tout au plus un intérêt commun à éviter le conflit.
Etienne Posté 20 juin 2008 Signaler Posté 20 juin 2008 Ce schéma de la politique comme réalisation d'un bien commun est une certaine vision de la politique. Elle commence avec les Grecs, je crois me souvenir qu'Aristote termine son Ethique à Nicomaque sur la question de la réalisation dans la cité de l'éthique qu'il vient d'exposer, et annonce la Politique. Je veux d'ailleurs bien croire qu'à l'échelle d'une cité grecque, avec une petite population homogène de citoyens, on puisse poser les choses ainsi. Là où je tique, c'est sur la translation moderne de ce genre de chose. Et c'est valable pour votre second point : j'ai l'impression que vous parlez d'une société idéalisée, à évolution lente, où il subsiste des traditions, des coutumes, des religions importantes dans la vie sociale, où tout cela est à peu près concordant ou convergent sur l'essentiel. Je ne trouve pas tellement que ce soit le schéma actuel, ni que l'on prenne le chemin de cela. Et en tout état de cause, cela ne me dit pas pourquoi les points de vue divergents dans la société devraient se saisir du politique ni comment on éviterait, sur un dilemme moral donné, que la loi commune favorise une vision du bien sur une autre. Le bien commun, chez Aristote, se décline en trois points : la paix (l'absence de conflits), la justice (donner à chacun ce qui lui revient - truisme, mais bon…) et l'amitié (en gros, la concorde, la bienveillance réciproque). Tout ça peut être être réalisé sans favoriser une vision spécifique du bien (moral) sur une autre. L'idée, c'est que ces trois points sont nécessaires (et suffisants) pour que la cité soit 'bien ordonnée'. Le bien commun, version Aristote, c'est ce qui doit être accompli (et donc visé) pour que la cité assure aux hommes la possibilité de leur plein développement (enfin, dans son vocabulaire, la pleine réalisation de leur nature).
CMuller Posté 20 juin 2008 Signaler Posté 20 juin 2008 Le bien commun, chez Aristote, se décline en trois points : la paix (l'absence de conflits), la justice (donner à chacun ce qui lui revient - truisme, mais bon…) et l'amitié (en gros, la concorde, la bienveillance réciproque). Tout ça peut être être réalisé sans favoriser une vision spécifique du bien (moral) sur une autre. L'idée, c'est que ces trois points sont nécessaires (et suffisants) pour que la cité soit 'bien ordonnée'. Le bien commun, version Aristote, c'est ce qui doit être accompli (et donc visé) pour que la cité assure aux hommes la possibilité de leur plein développement (enfin, dans son vocabulaire, la pleine réalisation de leur nature). Dans ces trois fondements du bien commun, j'ai l'impression que l'expérience moderne n'a laissée intacte que la paix. La justice est devenue l'objet de conflits - conflit idéologique majeur sur le rôle du pouvoir dans la justice distributive, et le sens de la liberté sans une égalité minimale pour la réaliser concrètement ; conflits moraux mineurs sur le caractère juste ou injuste de telle ou telle évolution juridique, comme celles dont nous débattons souvent ici. La rupture de l'amitié, à travers le traumatisme des guerres civiles de religion, a inspiré une bonne part de la pensée politique moderne sur le constat que les hommes connaissent des désaccords fondamentaux et que les notions d'intérêt général ou de bienveillance réciproque sont très vite limitées par des intérêts particuliers ou des affinités sélectives. Il me semble que le libéralisme se distingue des autres doctrines en abandonnant l'idée que le pouvoir a encore la possibilité d'intervenir sur ces points, qu'il doit donc se limiter au strict minimum (la paix) en protégeant le seul individu (ses droits fondamentaux) et en laissant les hommes régler leurs différends de la façon la plus autonome et la plus spontanée possible. En ce sens, il y a incompatibilité avec des pensées politiques antiques et ceux qui s'y réfèrent dans la phi-po-mo récente (Leo Strauss et les jusnaturalistes, Quentin Skinner et les républicains-civiques, Alasdaïr McIntyre et les communautariens, etc.) ne se définissent habituellement pas comme des libéraux.
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