DoM P Posté 6 novembre 2010 Signaler Posté 6 novembre 2010 Bonjour à tous. Voilà longtemps que je n'ai eu le loisir de participer à vos débats, bien que je les aie suivis d'assez près. Mais me voici contraint par les contingences de la vie de faire appel à votre sagacité : Ma compagne, étudiante en psychologie, a choisi d'étudier s'il est possible de démontrer que l'inculture économique est une des raisons majeures du manque de satisfaction dans la vie professionnelle ainsi que du ressentiment qui en découle. Les exemples de salariés estimant sans cesse être mal payés sont légions, même chez les plus privilégiés d'entre eux, et cela, en soi, est un argument intéressant. Par ailleurs, j'avais vu -ici, je crois- une étude permettant de faire un parallèle direct entre culture économique et satisfaction personnelle. Cette étude s'appuyait sur deux questionnaires distribués à des gens d'origines diverses dans différents pays. Le premier permettait d'évaluer les connaissances en économie, le second la satisfaction personnelle. Il en ressortait notamment, si je me souviens bien, que les français étaient à la fois les plus incultes et les plus mécontents des habitants des pays développés. L'un d'entre vous pourrait-il me pointer sur une telle étude ? D'autres arguments documentés infirmant ou confirmant cette thèse seraient également de grand secours. Merci à tous.
Invité jabial Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 Alors tu as deux choses très différentes. D'une part, il y a une culture qui s'est perdue. Dans le passé, réussir c'était gagner assez pour pouvoir mettre un toit sur la tête de sa famille , des vêtements sur leur dos, et de la nourriture dans leurs assiettes. Etape 1. Puis l'étape 2 c'était du capital pour leur assurer la sécurité. L'ascension sociale était une affaire de générations. Maintenant, réussir gagner assez pour pouvoir se payer le genre de voiture qui permet d'attirer des bimbos. Et c'est à 35 ans au plus tard, comme de bien entendu. À cette aune, bien sûr, les gens ont peu de chance de se considérer comme satisfaits. D'autre part, d'une manière plus générale, on est plus heureux si on part de 1 et qu'on a 0.1 de plus chaque année que si on part de 100 et qu'on a 1 de moins chaque année. Au bout de 40 ans, dans le premier cas on est à 5 et heureux, et dans le second on est à 60 et malheureux. Et ouais. Et avec le taux de prélèvements obligatoires, la croissance on peut l'oublier. Et on ne peut même pas juste dire "bon ok on appuie sur le bouton rouge et on change de système", parce qu'à court terme, ça voudrait dire des millions de fonctionnaires et assimilés qui arrivent sur le marché du travail avec peu ou pas d'expérience professionnelle, avec les conséquences qu'on imagine en terme d'instabilité sociale (en gros, le choix de la paix serait impossible car il faut être deux pour la faire, donc ça impliquerait soit une volonté féroce de répression soit une révolution communiste en bout de course : le fascisme ou bien le communisme). Enfin, bien sûr que ça sert d'avoir une culture économique pour se rendre compte qu'on ne mérite pas telle ou telle chose par le simple fait de respirer, mais d'un autre côté il y a un monde entre accepter rationnellement un fait et l'intégrer émotionnellement. Le monde est rempli de gens qui savent que fumer, trop bouffer, etc, c'est mauvais pour eux et qu'ils le regretteront, mais ils le font quand même. Et c'est un mécanisme pas forcément inutile car si les gens étaient conscients en permanence de tout ce qu'ils savent, nous vivrions tous avec notre mortalité en tête, ce qui est peu motivant. Et puis bon, tout le système a été conçu comme un Ponzi, pour que tout le monde s'imagine qu'il en profite un peu alors qu'en réalité il n'y a que très très peu qui en bénéficient vraiment, et tous les autres paient. Je suis raisonnablement pessimiste : notre système actuel n'est pas soutenable donc il va péter, il y aura des pots cassés (probablement nous), mais le monde ne disparaîtra pas et ce qui sera détruit finira par être reconstruit.
philippulus Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 Le bonheur, c'est avant tout une question de référence, comme je l'expliquais dans l'article : Pourquoi sommes-nous toujours heureux ! D'autre part, un argument de poids serait celui de l'inflation ! Voir à ce sujet mon article sur la Merveilleuse Déflation. L'homme est psychologiquement construit pour rechercher l'amélioration, l'augmentation, pour accumuler et thésauriser. Or, cette construction de l'humain est rattachée à un environnement d'origine strictement matériel. Dans l'époque moderne, ou beaucoup de choses ont été dématérialisée, y compris la monnaie, ce besoin d'augmentation permanente s'est reporté sur ces constructions virtuelles, et tout particulièrement la monnaie. Tout le monde souhaite voir son pouvoir d'achat augmenter, et d'une manière générale, on assimile pouvoir d'achat et augmentation de salaire. Très peu de gens comprennent que le pouvoir d'achat peut augmenter avec des revenus en baisse, à partir du moment au la disponibilité de biens, services et produits augmente plus vite que la quantité de monnaie disponible. C'est donc d'une inculture flagrante que résulte une grande part de la frustration que ressentent beaucoup de personne par rapport à une rémunération, ou à son évolution, jugée insuffisante. On peut aussi parler du fait que les récompenses financières ont un effet pervers, puisqu'elle agisse comme un désincitant. Cela est expliqué en psychologie par l'opposition entre le centre du plaisir et celui de l'altruisme. Les exemples sont nombreux, notamment celui rapporté dans le livre Sway par lequel il est expliqué que de nombreux résidents suisses était prêts à héberger des déchets nucléaires dans leur commune à titre bénévole, mais que le pourcentage de personnes disposées à le faire a chuté lorsqu'on leur proposé la même chose, non pas dans l'intérêt du pays, mais contre une rémunération. Comme le centre du plaisir est beaucoup plus sensible que celui de l'altruisme, et que ces deux centres ne peuvent fonctionner simultanément, dès que l'argent entre en jeu, les comportements et les décisions deviennent souvent irrationnelle. La rémunération financière diminue les comportement altruistes et conduit à des comportements addictifs, sources de comportements "inattendus". On trouve une excellent présentation de ce phénomène sur TED, sur la science de la motivation. C'est ainsi que le monde fonctionne : pourquoi ais-je consacré une heure de mon précieux temps à étudier votre demande ? Et si vous aviez posé votre question en proposant une rémunération, je n'aurais sûrement pas répondu… En dernier lieu, je mentionnerai aussi le concept d'utilité marginale, donc l'impact est très importants en termes de revenus et de comportements attachés à ceux-ci.
Jesrad Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 N'est-il pas simplement possible que, loin d'être un désincitant, la récompense financière soit plutôt vue comme un engagement formel, alors qu'une action bénévole serait généralement perçue comme quelque chose qu'on peut laisser tomber en cours de route sans se faire des nœuds au cerveau ou à l'éthique ? Par exemple: "OK pour stocker des déchets radioactifs, si c'est bénévole je me ficherai pas mal des conséquences si ça fuit si ce n'est que je serai la première victime, tandis qu'en étant payé pour, je me verrai directement responsable et coupable."
philippulus Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 Un autre élément à prendre en compte est l'aversion aux pertes, qui est significativement plus importante que la satisfaction des gains. C'est ce phénomène qui fait que des investisseurs se raccrochent désespérément à de mauvaises décisions et à des investissements qui génèrent des pertes énormes, car dès lors qu'une perte minime intervient, un phénomène de déni s'installe, qui conduit à une spirale infernale de pertes de plus en plus fortes et de dépression psychologique, bloquant tout mécanisme de prise de décision rationnelle chez les individus. Pour cette même raison, Sway présente dans le chapitre 1 le résultat d'une étude qui met en évidence que les variations de prix influencent de façon totalement dissymétrique le comportement des consommateurs : lorsque par exemple le prix des œufs diminue un peu, nous en achetons juste un petit peu moins (c'est un gain), mais lorsque leur prix monte un peu, leur consommation diminue d'un facteur 2,5 fois plus élevé, dans le cadre de l'étude réalisée aux USA (c'est une perte). Il n'est pas étonnant que des impacts similaires résultent des variations de salaire par exemple : il faut une augmentation de salaire bien plus importante en pourcentage pour obtenir un degré de satisfaction en proportions identiques à la frustration provoquée par une modeste baisse de salaire. Les hausses de salaire, généralement modestes, sauf en période d'inflation extrême, sont donc généralement mal perçues. C'est donc ici également un autre mécanisme psychologique, et donc un facteur d'ignorance et d'inculture économique, qui est source de ressentiment.
POE Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 Je n'ai pas de références précises. Mon opinion c'est que la satisfaction professionnelle dépend principalement de la liberté dans le travail, et plus précisément du sentiment de pouvoir agir sur les choses, du sens que l'on peut donner à son travail, et pas uniquement de la rémunération qu'on en retire. Pour un gain similaire, je postule que le paysan ou l'artisan aura plus de satisfaction que l'ouvrier à la chaîne. Cela dit, il existe un lien entre l'activité exercée et l'inculture économique. L'artisan de même que le paysan a probablement une compréhension plus claire des mécanismes économiques qui conduisent à sa rémunération, à l'opposé l'ouvrier à la chaîne de la même manière qu'il peut avoir des difficultés à donner un sens à son activité, peut avoir des difficultés à se représenter le processus économique qui permet sa rémunération. En fait, il serait intéressant d'aborder le sujet sur la manière dont l'individu se représente son travail, et la place de ce travail à l'intérieur de l'économie. En effet, l'inculture économique traduite en termes psychologiques correspond à un défaut de représentation de l'économie, et il est probable que ce défaut de représentation soit moins fréquent chez l'individu dont le travail nécessite une représentation correcte des processus économiques donc chez l'artisan, le paysan par exemple.
Invité jabial Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 Tu parles, le paysan est pas content parce que les étrangers lui font concurrence, les centrales d'achat font baisser les prix, etc. Ils raisonnent exactement pareil et utilisent les mêmes moyens d'action illégaux.
pilgrim Posté 7 novembre 2010 Signaler Posté 7 novembre 2010 N'est-il pas simplement possible que, loin d'être un désincitant, la récompense financière soit plutôt vue comme un engagement formel, alors qu'une action bénévole serait généralement perçue comme quelque chose qu'on peut laisser tomber en cours de route sans se faire des nœuds au cerveau ou à l'éthique ?Par exemple: "OK pour stocker des déchets radioactifs, si c'est bénévole je me ficherai pas mal des conséquences si ça fuit si ce n'est que je serai la première victime, tandis qu'en étant payé pour, je me verrai directement responsable et coupable." Une explication avancée par la psychologie sociale étant que plus la menace ou l'incitant est faible, plus par "autoperception" je considère que ce qui est demandé est en concordance avec mes opinions; opinions que je ne connais pas immédiatement.
DoM P Posté 8 novembre 2010 Auteur Signaler Posté 8 novembre 2010 Alors tu as deux choses très différentes D'une part, il y a une culture qui s'est perdue[…] Voilà une remarque intéressante, mais c'est un peu HS et ferait l'objet d'une étude distincte. Dans ce que tu dis, il est question de comparer ce qui rendait les gens satisfaits de leur vie (professionnelle, surtout) autrefois, avec les objets de satisfactions actuels. Or, le sujet de l'étude que réalise ma compagne concerne la différence de satisfaction entre les gens d'aujourd'hui et le lien qu'il peut y avoir avec leur niveau de connaissances en matière d'économie. D'autre part, d'une manière plus générale, on est plus heureux si on part de 1 et qu'on a 0.1[…] C'est exact, et l'aversion à la perte est un sujet bien connu en psychologie. Cependant, il ne me semble pas que la croissance, si faible fût-elle, se soit transformée en décroissance ces dernières années. On est globalement plus riche aujourd'hui qu'hier, même si c'est de peu… Cela étant, la même remarque que précédemment s'applique : Est-ce que la connaissance économique joue dans le bien-être ? Quant à ta remarque sur le fait qu'avoir conscience d'un fait ne suffit pas à l'intégrer émotionnellement, je ne peux que souscrire. Cela étant, la prise de conscience est une étape indispensable. Et plus le degré de prise de conscience est élevé, et mieux cette intégration peut être réalisée. Le bonheur, c'est avant tout une question de référence[…] Ce que tu dis dans ce post ainsi que dans tes articles donne de la matière à la recherche en cours, sur des sujets connexes sur lesquels il sera utile de s'appuyer afin de mettre en perspective les résultats du thème principal. Merci. N'est-il pas simplement possible que, loin d'être un désincitant, la récompense financière soit plutôt vue comme un engagement formel, alors qu'une action bénévole serait généralement perçue comme quelque chose qu'on peut laisser tomber en cours de route sans se faire des nœuds au cerveau ou à l'éthique ? Il y a du vrai, là-dedans… Il y a aussi l'angle contractuel : Si on touche de l'argent, on est nécessairement partie liée, et on ne peut pas se désengager aussi facilement qu'en cas de bénévolat. Le contrat implique des contraintes et des engagements. Mon opinion c'est que la satisfaction professionnelle dépend principalement de la liberté dans le travail, et plus précisément du sentiment de pouvoir agir sur les choses, du sens que l'on peut donner à son travail, et pas uniquement de la rémunération qu'on en retire.[…] En fait, il serait intéressant d'aborder le sujet sur la manière dont l'individu se représente son travail, et la place de ce travail à l'intérieur de l'économie. En effet, l'inculture économique traduite en termes psychologiques correspond à un défaut de représentation de l'économie, et il est probable que ce défaut de représentation soit moins fréquent chez l'individu dont le travail nécessite une représentation correcte des processus économiques donc chez l'artisan, le paysan par exemple. Cela sonne juste, en effet. Si quelqu'un dispose de sources permettant d'appuyer ceci, je lui en serais reconnaissant. DoM P, on dit quoi ? A propos de ?
philippulus Posté 8 novembre 2010 Signaler Posté 8 novembre 2010 A propos de ? De l'aide que nous t'avons apporté !
DoM P Posté 9 novembre 2010 Auteur Signaler Posté 9 novembre 2010 De l'aide que nous t'avons apporté ! Ah… Que c'est bien gentil à vous de vous être donnés tout ce mal et que les pistes de réflexion sont nombreuses. Nous n'avons en revanche toujours pas réussi à retrouver l'étude dont je parlais dans mon post original. Une alternative serait de trouver deux questionnaires type reconnus pour évaluer le niveau de connaissance économique et le bien-être personnel.
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