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Le crépuscule des années Chirac


Serge

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Bras droit de Dominique de Villepin durant deux ans, Bruno Le Maire livre un témoignage impitoyable sur la vie au sommet de l'Etat et les défaillances de la démocratie française.

On n'imagine pas témoin plus crédible que Bruno Le Maire. Germaniste, connaisseur de Proust, diplômé des meilleures Grandes Ecoles (Normale sup, ENA), il incarne l'idéal type du haut fonctionnaire français. Le genre d'homme à faire visiter la cathédrale de Genève à ses enfants au retour de vacances de neige en Haute-Savoie: du cultivé, du sérieux, de l'esthète. De 2002 à 2007, il fut l'un des plus proches conseillers de Dominique de Villepin lorsque ce dernier était ministre des Affaires étrangères, de l'Intérieur, puis premier ministre.

Les journalistes politiques se seraient damnés pour espionner les réunions auxquelles il participait. Lui a tout vu, tout observé, tout noté. Le livre qu'il vient de publier, Des Hommes d'Etat (Ed.Grasset, 2008), offre un témoignage éclairant, voire effarant, sur le fonctionnement d'une des grandes démocraties européennes. Sans que l'auteur force le trait, la République apparaît comme un grand corps malade nécessitant, pour le moins, une réforme de choc.

Cette scène du 30 août 2006 montre bien comment travaille le sommet de l'Etat français. Nous sommes dans un salon de l'Elysée, Jacques Chirac et son gouvernement préparent le budget. Le ministre responsable, Jean-François Copé, prend la parole: «Tant qu'à tailler dans les dépenses, je rappelle juste que nous pourrions économiser 200 millions d'euros supplémentaires sur les contrats aidés», ces emplois subventionnés dont la France use et abuse depuis des décennies. Réponse de Jacques Chirac: «Ecoute, Jean-François, tu es un très bon ministre du Budget, mais l'important, c'est que le chômage continue de baisser: c'est ça l'objectif. Alors deux cents millions d'euros, je vais te dire, c'est du pipi de chat.»

Du «pipi de chat»: qui s'étonnerait, dans ces conditions, que la France n'ait pas eu de budget équilibré depuis 1974? Mais ce genre de processus à l'emporte-pièce ne choque pas Bruno Le Maire. «Le moment de la décision est incroyablement court, explique-t-il, car le nombre de décisions à prendre est très important. Ça ne veut pas dire que le travail de préparation technique, en amont, n'est pas correctement fait.»

Certains choix historiques se règlent en quelques secondes, au téléphone, sans que de vrais arguments soient échangés. Lorsque la Commission de Bruxelles adopte sa directive sur les services - un texte qui permettrait au fameux «plombier polonais» de venir travailler en France plus librement -, Dominique de Villepin tente de s'y opposer. «Je vous dis que c'est un bon texte, nous n'avons pas de leçons à donner à l'Europe, réplique Jacques Chirac. - Si vous le dites, Monsieur le Président.» L'affaire est réglée.

Les décisions se prennent vite, mais dans une sorte de brouillard, car les responsables politiques ne savent pas quels seront leurs effets réels. «C'est le côté pari de la décision, qui fait aussi sa noblesse, estime Bruno Le Maire. Aucun expert ne vous donnera une indication sûre à 100% sur les conséquences de ce que vous faites.»

C'est ainsi que, en janvier 2006, Dominique de Villepin crée le Contrat premier embauche (CPE), qui permet de licencier pendant deux ans, sans justification, les jeunes de moins de 26 ans. Il n'a pas eu le temps de consulter les intéressés, notamment les étudiants. Jacques Chirac le met en garde: «Du haut de mon incompétence, et elle est incontestable dans ce domaine, je vous dis que vous faites ce que vous voulez, mais vous faites une connerie.» Le premier ministre passe outre: «La situation des jeunes est un scandale, on ne peut pas laisser les choses en l'état, on avance, on verra bien.» Le CPE provoquera des manifestations monstres et anéantira les espoirs présidentiels de Dominique de Villepin, avant d'être retiré.

L'incertitude qui pèse sur toute décision est aggravée par l'isolement physique et mental dans lequel vivent les dirigeants français. Reclus dans leurs bureaux à dorures durant de longues journées - huit heures à minuit, week-ends inclus, est un horaire normal - ils ne perçoivent le monde extérieur qu'à travers les médias et les coups de téléphones qui les assaillent constamment. Dans cet univers imprévisible, lourd de risques potentiels, les sondages sont les seuls guides fiables.

«Aujourd'hui, un homme politique gouverne avec les sondages à côté de lui, commente Bruno Le Maire. Vous ne pouvez pas sortir tous les jours dans la rue pour demander, «Madame Machin, c'est bien ce que j'ai fait?» Le risque, évidemment, c'est d'avoir le nez sur la vitre en permanence.»

Cloîtrés dans leur bulle, les détenteurs du pouvoir perçoivent la dureté de la vie de leurs concitoyens par bribes, ou sous forme de documents administratifs. «La réalité, quand vous êtes à Matignon ou à l'Elysée, ce sont les dossiers, admet Bruno Le Maire. Vous n'avez absolument pas le temps de rencontrer les gens, de comprendre leurs problèmes concrets. Le plus grave, c'est l'épuisement des idées: quand on perd le contact avec la population, on risque fort de ne plus avoir d'idées.»

Lorsque la rencontre survient tout de même, elle laisse un sentiment amer d'impuissance. Dans son bureau, Bruno le Maire reçoit une caissière de supermarché qui travaille à temps partiel et ne s'en sort pas. Elle a tenté de monter une petite société d'interrupteurs électriques: «On a coulé, on a coulé très vite», confie-t-elle. «Combien de femmes sont dans une situation semblable? s'interroge Bruno Le Maire dans son livre. Que pouvons-nous faire pour elles? C'est leur désarroi qui frappe le plus, ne pas savoir où aller, à qui s'adresser, l'impossibilité de conduire un tout petit peu sa vie, malgré les efforts.»

La croyance dans le pouvoir de l'action publique, si forte en France, apparaît dès lors bien naïve. Dominique de Villepin l'avait compris: «En fait, je vais vous dire, je les trouve patients, les Français. Je les trouve vertueux et compréhensifs. Avec le chômage, les salaires qu'ils ont. Qu'est-ce que nous leur apportons comme réponse? Dans le fond pas grand-chose.»

Certains, comme Jacques Chirac, semblent s'y être résignés. Usé par le pouvoir, l'ancien président avait, sur la fin de son mandat, renoncé à faire bouger le monde. Réduire le nombre de fonctionnaires? C'est non: «Lorsque les Français sont éruptifs, il est inutile de les provoquer avec des décisions maladroites ou qui ne se justifient pas.» La retenue des impôts à la source? «Vous savez, Dominique, la retenue à la source, les Français n'y sont pas prêts. C'est une vieille idée, c'est une bonne idée, mais ça ne marchera pas, je vous le garantis.» Lorsque les banlieues explosent, en novembre 2005, Dominique de Villepin le presse d'apparaître à la télévision. Jacques Chirac est perplexe: «Bien, j'interviens. Et pour dire quoi?»

Bruno Le Maire, qui est aujourd'hui député de la majorité de droite, voit dans l'élection de Nicolas Sarkozy un pas salutaire en direction du changement. Il compte sur le nouveau président pour renforcer la capacité d'initiative du parlement, afin de réduire la prépondérance de l'exécutif et rapprocher les décisions politiques de la réalité.

Mais la «rupture» devra aussi venir d'en bas: il faudra que les Français acceptent la relative impotence de leur Etat à l'âge de la globalisation. «On attend du pouvoir des solutions immédiates, alors qu'il ne peut apporter que des réponses de long terme, conclut-il. Ce n'est pas l'Etat qui va augmenter les salaires ou le pouvoir d'achat, mais il peut créer des conditions économiques favorables, tracer une perspective, susciter un enthousiasme collectif.» En somme, dessiner la vision d'avenir qui était singulièrement absente des dernières années de l'ère Chirac.

letemps.ch - Sylvain Besson, Paris

Mercredi 16 janvier 2008

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Ca sent le coup de pied de l'âne. Un peu facile. On aurait aimé ce genre de livre avant l'élection, pour pouvoir se décider en connaissance de cause. Ce livre est en effet plutôt révélateur, non pas sur Chirac, mais sur les gens qui entourent Sarkozy et qui paraissent dangereux à certains égards. Mais bon, c'est la loi du genre dans notre beau pays: on ne prend connaissance des infos intéressantes que trop tard.

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Ca sent le coup de pied de l'âne. Un peu facile. On aurait aimé ce genre de livre avant l'élection, pour pouvoir se décider en connaissance de cause. Ce livre est en effet plutôt révélateur, non pas sur Chirac, mais sur les gens qui entourent Sarkozy et qui paraissent dangereux à certains égards. Mais bon, c'est la loi du genre dans notre beau pays: on ne prend connaissance des infos intéressantes que trop tard.

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Voici un chat du bonhomme sur Rue89, rien de bien fracassant, mais on voit qu'effectivement c'est très langue de bois : http://www.rue89.com/2008/01/15/bruno-le-m…tions-sur-rue89

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Voici un chat du bonhomme sur Rue89, rien de bien fracassant, mais on voit qu'effectivement c'est très langue de bois : http://www.rue89.com/2008/01/15/bruno-le-m…tions-sur-rue89

A la lecture de ce chat, je réalise que Bruno Le Maire ne fait pas vraiment partie de l'entourage de Sarko. J'ai pensé un moment qu'il voulait donner des gages à son mentor en flinguant Villepin et Chirac. Mais il n'est qu'un simple député, sans doute en train de peaufiner son plan de carrière.

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il n'est qu'un simple député, sans doute en train de peaufiner son plan de carrière.

Voilà, le profil "je flingue, mais gentiment, parce que j'ai conscience que lorsque la soupe sera servie….."

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A la lecture de ce chat, je réalise que Bruno Le Maire ne fait pas vraiment partie de l'entourage de Sarko. J'ai pensé un moment qu'il voulait donner des gages à son mentor en flinguant Villepin et Chirac. Mais il n'est qu'un simple député, sans doute en train de peaufiner son plan de carrière.

C'est un ancien villepiniste, je crois qu'il n'aime pas Sarkozy.

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