Je n'ai pas de désaccord fondamental par rapport à votre post initial. Simplement j'ai été un peu interloqué par le raccourci qui vous permet de passer de Girard, qui développe une perpective anthropologique de haute portée ( "Des choses cachées depuis la fondation du monde" !!!!) et les petits accidents de notre modernité.
Je suis bien convaincu comme vous que l'envie sous-tend toutes les idéologies égalitaristes, nombreuses et variées, et que c'est en quelque sorte leur plus petit commun dénominateur. Et ce n'est pas une affirmation triviale, la preuve étant que dans le débat récurrent où l'on se demande pourquoi la pire d'entre elles (le bolchévisme) bénéficie toujours d'une grande indulgence par rapport au nazisme, le prêt-à-penser répond que, voyez vous, celle-ci visait un idéal de justice très noble , etc, alors que l'autre, etc.
Girard, d'après les souvenirs que j'en ai, développe une réflexion en deux temps: d'abord une thèse anthropologique, excitante comme l'est l'anthropologie freudienne, mais qui , comme elle, manque singulièrement de base empirique. Ensuite, second volet, à partir de la césure opérée par le Christ, une théodicée (cette fois plus rien à voir avec Freud). Je me suis demandé si pour étayer la thèse de l'envie, il était nécessaire de convoquer Girard. Si vous le pensez, c'est à vous de développer le lien, en prenant en compte si possible les deux volets dans leur complexité.
L'omnimarchandisation, c'est très mal, Ouië Maman
« Deux arguments principaux peuvent être opposés à la thèse de l’omnimarchandisation. Le premier est que, pour l’essentiel dans l’état actuel des choses, ce qui est appelé «marchandisation » n’est, en fait, rien d’autre qu’une «désétatisation» et que c’est justement parce que la supériorité du mode administratif de gestion et de fourniture des biens sur le mode marchand n’était plus crédible pour des raisons pratiques (et non idéologiques) pré-cises qu’on a choisi d’y mettre fin dans un certain nombre de cas. Libre à certains de penser qu’il est infiniment plus insupportable de payer un prix en échange d’une consom-mation adaptée aux besoins de chacun que de verser obligatoirement un impôt pour financer des biens standardisés à la suite d’une déci-sion centralisée. On ne voit, en tout cas, pas pourquoi les «relations humaines », comme dit Caillé, qui ont toujours échappé à l’emprise de l’État, seraient condamnées à passer, par la même occasion, «sous le joug du marché », comme si celui-ci avait le pouvoir d’interdire aux hommes de continuer à se comporter les uns à l’égard des autres sur un mode ni étatique ni marchand. Les auteurs antilibéraux ne nous offrent aucune analyse générale d’une telle tendance. Ils affirment seulement qu’il s’agit d’un fait d’observation qu’ils établissent en montrant l’existence possible (nécessaire, selon eux) d’un lien entre les principes de base de l’économie de marché et un certain nombre de phénomènes sociaux nouveaux qu’ils jugent particulièrement inquié-tants.
C’est ainsi que Zaiki Laïdi, dans un article de Libération (16 juin 2000), contribue, peut-être à son corps défendant, à la popularisa-tion des interprétations paranoïdes du renouveau des idées libérales en cherchant à montrer comment la «société de marché» peut se développer grâce au rôle qu’elle joue dans la formation de l’« imaginaire» des individus (ce qui rejoint le thème du «libéralisme dans les têtes ») en affectant l’ensemble de leurs comportements. Il en résulte que la marchandisation du monde peut, par un comble de perversité, progresser même en l’absence d’extension des marchés et, à la limite, sans marché du tout! «La force idéo-logique, dit-il, de la société de marché réside peut-être dans sa capacité moins à convertir des secteurs non marchands en secteurs marchands qu’à [imposer la représentation] de la vie sociale comme un espace marchand, même quand il n’y a pas, à la clé, de trans-action marchande.» L’une des illustrations qu’il donne de cette capacité prodigieuse est
relative à la modification intervenue dans les attitudes des familles à l’égard du système éducatif. Celui-ci tendrait à «se marchandi-ser» en pratique tout en restant public et gratuit du seul fait que les familles le concevraient maintenant de plus en plus comme, horribile dictu, «un prestataire de services ». Cela signifie que ces familles assigneraient àl’école une finalité aussi aberrante que celle consistant à « préparer les enfants à la vie active» et chercheraient à établir avec cette institution les mêmes relations que celles qu’elles auraient avec une entreprise quel-conque sur le marché. En d’autres ternies, tout service public doit être considéré comme en voie de marchandisation s’il prend à ses « usagers », jusque-là passifs et confiants en la sagesse supérieure de l’Etat et de ses agents, la fantaisie un peu vicieuse non de demander sa privatisation au sens juridique du ternie mais de se transformer en «clients» désireux de dire directement leur mot sur son fonctionnement et de faire en sorte qu’il réponde mieux à leurs attentes.
On constate ainsi que marchandisation ne veut pas dire autre chose que tendance des acteurs ordinaires du système social à intervenir directement et individuellement pour que celui-ci, au travers de ses institutions marchandes ou non, assure une meilleure satisfaction de leurs besoins tels qu’ils les défi-nissent eux-mêmes. Une telle évolution est peut-être le comble de l’horreur pour ceux qui considèrent qu’il revient seule à une élite (ou, ce qui revient au même, aux interprètes qualifiés du « mouvement social ») de se prononcer à ce sujet mais elle risque de paraître au commun des mortels comme quelque chose de tout à fait supportable, voire de souhaita-ble. On comprend alors mieux l’intensité de la répulsion et même de la panique des ultra-antilibéraux à l’égard d’un phénomène qui est d’autant plus difficile à contrecarrer qu’il se présente sous des jours aussi diaboliquement séduisants et qu’il conduit insidieusement chacun à se comporter, sans en être conscient, comme s’il était un partisan enthousiaste de l’ultra-libéralisme.
La deuxième raison de ne pas croire en la fatalité de l’omnimarchandisation du monde est qu’il est inconcevable dans une démocratie libérale que la population fasse imperturbable-ment confiance à des équipes politiques qui, par extraordinaire, ne se seraient pas aperçues toutes seules que la situation empire constam-ment du fait de la libéralisation de l’économie. Pour qu’il en soit autrement, il faut soit faire une hypothèse de stupidité complète à propos de la population et de la classe politique, soit, ce qui revient au même en un sens, faire appel à l’inusable (et typiquement paranoide) théorie de la manipulation parfaitement effi-cace des institutions politiques, de l’opinion, de la culture, etc., par une classe « domi-nante » tirant secrètement les ficelles et privant la majeure partie de la population de la possibilité de concevoir et de défendre ses « vrais» intérêts. On ne s’attardera pas à démontrer que ni l’une ni l’autre de ces deux justifications ne résistent à un examen un peu approfondi. »
(Alain Wolfelsperger, « L’ultra-antilibéralisme », « Commentaire », Hiver 2006)
Pour la dernière question que vous m’avez posée, je pense avoir été suffisamment clair, et que le texte que j’ai fourni à Mélodius est une preuve suffisante de ce que j’avance. Je reviendrai plus tard sur la question du libéralisme conservateur (qui a dû d’ailleurs être déjà amplement discutée).