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La médecine traditionnelle à Douala


L'affreux

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Je viens de lire « Les yeux de ma chèvre » de Éric de Rosny. Éric est un jésuite français qui s'est intégré en 1970 dans un quartier de Douala au Cameroun. Dans son désir de comprendre, il s'est rapproché du monde des « nganga » – les tradipraticiens (guérisseurs traditionnels) qui travaillent surtout la nuit – jusqu'à se faire lui-même initier en se faisant « ouvrir les yeux ». Ce livre paru en 1981 dans la collection « Terre Humaine » (Plon) est son témoignage, le résultat de dix années de notes, de réécriture et de recherches. Je vous livre quelques morceaux qui, sans dévoiler le dénouement, donnent une petite portion de la substance de l'ouvrage. Plusieurs sujets sont abordés, je me focalise ici sur l'aspect guérison. La guérison traditionnelle intègre les traitements à base de plantes et l'harmonie de la communauté. Le sorcier est celui qui perturbe l'équilibre de la communauté, le tradipraticien celui qui le rétablit.

« Din, le maître que je me suis particulièrement choisi et qui m'a ouvert les yeux, est un guérisseur d'un quartier populaire de Douala. Il ne savait ni lire ni écrire et ne parlait pas français. Tout mon livre témoigne, au nom d'une ascèse commune, de la puissance d'introspection et de connaissance de ces nganga africains qu'on appelle improprement des sorciers, alors que, étant guérisseurs, ils en sont les ennemis jurés. »

« Au départ, une conception fondamentalement optimiste de l'existence : Dieu donne à chaque homme sa chance, son poids de chance. (…) Quand Loe [lire « Loé »] affirme que la malchance est une maladie, il entend par là une maladie accompagnée de complications organiques. Des Européens seraient portés à ranger cette fameuse malchance dans la catégorie des « malaises de la personnalité » qui ressortit à la psychiatrie. Chez Din et Loe, je n'ai jamais vu faire la distinction entre les maladies de l'esprit et celle du corps. (…) C'est alors que les nganga interviennent. Leur fonction consiste à enlever cette malchance contre nature qui a été 'jetée' sur leurs patients comme un mauvais sort, et à les remettre en état de 'chance', en état de grâce. (…) Rétablir un ordre perdu, tel est, je crois, le travail primordial des nganga. »

« Je me concentre sur le rite d'accusation, moment crucial du traitement. Si Bruno est victime de la sorcellerie, il va bien falloir dénoncer le coupable qui se trouve inévitablement dans le cercle familial. (…) Quand le nganga accuse, il soigne. Même s'il ne prononce pas le nom du coupable, déjà le secret qu'il est censé détenir a un effet thérapeutique. (…) Et lorsque le nganga va jusqu'à suggérer le nom du coupable, la famille est soulagée, parce que le voile de l'anonymat est levé, et le danger est circoncis. (…) Toutes les catastrophes ne sont pas imputées à la même personne. Demain, ce sera peut-être dans cette famille le tour de Dorette. Les règles extrêmement complexes du jeu de la parenté font porter le poids du mal, une fois sur l'un, une fois sur l'autre, de telle sorte que le sorcier souffre d'un isolement relatif et provisoire. (…) Les sorciers gardent une place dans la famille, parce qu'ils y ont, finalement, une fonction utile. Eliminer Clara, c'est s'exposer à devoir désigner un autre coupable, le jour où, par exemple, un enfant de Nkoa tomberait gravement malade. (…) J'ai acquis une certitude : l'accusation est une pièce maîtresse dans le jeu de la médecine traditionnelle. »

« Si l'on entend par charité, comme le propose l'évangile, un amour qui s'étend jusqu'aux ennemis, une question se pose : est-il possible d'aimer son sorcier ? Sur ce point essentiel, les réponses sont négatives. Din, Loe, puis Nombote et Tokoto se rejoignent : il ne convient pas d'aimer vraiment celui que qui vous ensorcelle ; vous risquez de renforcer son pouvoir maléfique sur vous et votre entourage. (…) Je crois avoir découvert l'une des principales sources de ce malaise diffus que j'éprouve depuis le moment où j'ai connu les nganga »

« Jean Fotsing se sent en meilleur posture pour trouver un travail (…) Il sort de son séjour au col de Batié [son village], avec le sentiment que la malédiction de son père est levée, avec l'assurance que personne ne lui reproche rien dans sa famille (…) Il n'y a pas de réussite durable – le cas de Jean Fotsing en est une illustration – sans une infrastructure sociale stable. On s'étonne de ce que les Bamiléké soient parmi les plus aptes à réussir en affaires, tout en restant attachés aux coutumes de leur chefferie. Mais l'un s'explique justement par l'autre. (…) Cette cérémonie n'était pas non plus magique. Elle n'avait pas la prétention de produire un résultat par la seule exécution des rites. (…) Plusieurs de ses expressions montrent qu'il ne se croit pas exempt pour autant de fournir un effort (…) Attitudes réalistes qui n'empêchent pas que le succès soit attendu de Dieu. Je reconnais, sous-jacentes et informulées, ces anciennes catégories de la théologie chrétienne que nous nous défendons d'appeler magiques : la cause principale et la cause seconde. Ni Jean Fotsing ni sa mère, ne trouvent contradictoire d'observer scrupuleusement les rites et d'engager, pour atteindre le même objectif, des démarches profanes. (…) ces cérémonies, lorsqu'elles sont menées par des nganga ou des devins de la classe de Din, de Loe et de la Khamsi, loin d'être magiques, se révèlent essentiellement religieuses. »

« Comme la 'malchance', la 'maladie' (diboa) est un terme piège. (…) Le mot 'symptôme' correspondrait mieux, il me semble, à ce qu'évoque le terme en douala. »

« Loe a même conclu que l'oncle paternel, ici présent, doit être le responsable de l'ensorcellement de sa nièce (…) Si Loe peut tirer de telles conclusions avant même l'interrogatoire c'est que, comme tout nganga de métier, il connaît les rouages des structures familiales, et peut, sans avoir besoin de confidences, affirmer que les relations sont tendues entre telle et telle personne, lorsqu'elles se trouvent, par exemple, dans la même ligne d'héritage. (…) Kwedi, il y a deux mois, ne voyait plus, ne marchait plus, n'entendait plus. La perte de ses moyens de communiquer était le signe du plus complet abandon. Chaque jour, Loe lui avait administré de bonnes médecines qui l'avaient remise sur pieds, mais ne l'avait pas guérie. Restait l'essentiel : rétablir ses relations perturbées avec son univers. Et le meilleur moyen de réaliser ce retour à la normale était encore l'usage efficace de rites. A cette fin, Loe est parvenu à opérer la mobilisation générale des forces [son proche entourage entre autres] dont dépendait la vie de Kwedi. »

« Les essences de beaucoup de médicaments vendus en pharmacie viennent de ces pays après avoir été synthétisés. Les plantes secrètes des nganga ne peuvent donc plus rivaliser avec les remèdes proposés par les pharmaciens à partir d'une sélection mondiale. Une partie de la clientèle ne s'y trompe pas, qui préfèrent acheter ces médicaments modernes (…) Selon moi, les nganga ne doivent pas leur succès persistant à leurs seules herbes et écorces, mais à leur manière d'épouser la totalité de l'existence de leurs patients (…) Si l'on veut distinguer pour les besoins du langage théologique les religions dîtes évasivement 'traditionnelles' des religions chrétiennes ou musulmanes appelées 'religions du Salut', leur titre le plus convenable serait celui de 'religions thérapeutiques' (…) »

« Après maintes observations et quelques lectures, je compris que, dans une société traditionnelle, tout concourt à voiler la violence. La société la cache [car] si elle lui laisse libre cours, elle risque d'éclater. (…) Ainsi, dans le quartier Deïdo parmi les hommes et les femmes assis tranquilles, les jeunes jouant au ballon, les femmes rentrant lentement chez elle… soudain, deux voitures s'accrochent, sans même blesser quelqu'un, et tous se précipitent, s'agglutinent, debout, dans un espace de quelques mètres carrés, autour des deux chauffeurs, comme libérés du carcan de l'ordre, prêts à se battre. Contre de tels risques, les sociétés excellent à sécréter des institutions, des coutumes, des habitudes données dès l'enfance, pour cacher le pouvoir de la violence. (…) Voilà la violence amortie, camouflée, détournée, sauf aux yeux des initiés, qui ont pour fonction de la regarder en face et d'agir sur elle, pour la sauvegarde de la société. Mais à quel prix ? Les nganga ont une perception décuplée et étonnamment précise des conflits oppressant leurs malades, grâce à leur art d'exploiter l'imaginaire. Dans cette société où la censure contre la violence est si bien organisée, les rêves et les fantasmes des veilles sont pour tous le meilleur moyen de défoulement d'une agressivité contrariée. »

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J'ajoute une phrase, qui aide à suivre le fil :

Je me concentre sur le rite d'accusation, moment crucial du traitement. Si Bruno est victime de la sorcellerie, il va bien falloir dénoncer le coupable qui se trouve inévitablement dans le cercle familial. (…)
Excellent bouquin. Il y a d'ailleurs une suite.

Que j'ai lue dans la foulée. "La nuit les yeux ouverts" intéressera ceux qui sont curieux du parcours d'un jésuite qui reste religieux tout en devenant lui-même un peu tradipraticien…

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J'ajoute une phrase, qui aide à suivre le fil :
Je me concentre sur le rite d'accusation, moment crucial du traitement. Si Bruno est victime de la sorcellerie, il va bien falloir dénoncer le coupable qui se trouve inévitablement dans le cercle familial. (…)

Je suis vraiment pas faite pour ce genre de culture… Aller chercher un coupable qui aurait usé de sorcellerie parce qu'il t'est arrivé tel malheur, c'est un peu léger. Et puis, le lien "social" (la famille élargie au cousin au 10ème degré) donne vachement moins envie d'un coup (celui là va me marabouter, untelle est jamouse, hop sorcier…).

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Si l'on veut distinguer pour les besoins du langage théologique les religions dîtes évasivement 'traditionnelles' des religions chrétiennes ou musulmanes appelées 'religions du Salut', leur titre le plus convenable serait celui de 'religions thérapeutiques'

Pourtant, les religions du Salut sont des religions thérapeutiques par excellence. Je ne comprends pas qu'on passe à côté de cette dimension.

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Je suis vraiment pas faite pour ce genre de culture… Aller chercher un coupable qui aurait usé de sorcellerie parce qu'il t'est arrivé tel malheur, c'est un peu léger. Et puis, le lien "social" (la famille élargie au cousin au 10ème degré) donne vachement moins envie d'un coup (celui là va me marabouter, untelle est jamouse, hop sorcier…).

La thèse du bouquin est qu'il s'agit d'une sorte de psychanalyse qui permet d'exorciser les rancoeurs et les inimitiés. Ce serait donc nettement moins dramatique qu'il n'y parait à première vue.

Histoire de prendre le contre-pied de ce type d'analyse un peu lénifiante, il est de notoriété publique que Kinshasa est pleine d'enfants des rues vivant dans des conditions déplorables, dont bon nombre ont été rejetés par leur famille parce qu'ils seraient des "sorciers".

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La thèse du bouquin est qu'il s'agit d'une sorte de psychanalyse qui permet d'exorciser les rancoeurs et les inimitiés. Ce serait donc nettement moins dramatique qu'il n'y parait à première vue.

Histoire de prendre le contre-pied de ce type d'analyse un peu lénifiante, il est de notoriété publique que Kinshasa est pleine d'enfants des rues vivant dans des conditions déplorables, dont bon nombre ont été rejetés par leur famille parce qu'ils seraient des "sorciers".

C'est par rapport à ma propre expérience que je constate que je ne suis pas faite pour ce genre de culture. Outre des enfants jetés parce que sorciers, certaines ethnies ont une habitude lors d'un enterrement : celle de chercher le coupable, la mort naturelle n'existant pas (en gros, les porteurs du cercueil se laissent guider par le mort qui va désigner une personne dans l'assemblée). > Une fois désigné le coupable est pris à partie par la communauté, on tente de lui faire avouer le crime et s'il nie, la famille lui met un "produit" (j'ai cru comprendre qu'il s'agissait de sève d'un arbre particulier) dans les yeux : si le "coupable" devient aveugle, c'est qu'il était coupable, sinon, c'est qu'il était innocent.

Je pense que pour l'aspect psychanalyse de groupe, l'arbre à palabre fait bien l'affaire (je déteste ça aussi, le lavage du linge sale en public).

Le plus gros problème me semble t'il est vis à vis de la maladie : si untel a le sida, chercher celui qui a ensorcellé ne sert pas à grand chose, et refuser d'accepter le sida ne sert pas plus (en même temps, en l'absence de possibilité de soin efficace, ce n'est pas catastrophique), je pense à un exemple vécu où la défunte était visiblement malade et où la famille a parlé de sort jeté.

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Je suis vraiment pas faite pour ce genre de culture… Aller chercher un coupable qui aurait usé de sorcellerie parce qu'il t'est arrivé tel malheur, c'est un peu léger. Et puis, le lien "social" (la famille élargie au cousin au 10ème degré) donne vachement moins envie d'un coup (celui là va me marabouter, untelle est jamouse, hop sorcier…).

Remarque que c'est logique d'aller chercher le coupable dans l'entourage : ceux qui peuvent nous perturber sont ceux auxquels on est attaché.

Le plus gros problème me semble t'il est vis à vis de la maladie : si untel a le sida, chercher celui qui a ensorcellé ne sert pas à grand chose, et refuser d'accepter le sida ne sert pas plus (en même temps, en l'absence de possibilité de soin efficace, ce n'est pas catastrophique), je pense à un exemple vécu où la défunte était visiblement malade et où la famille a parlé de sort jeté.

En revanche pour le palu ça fonctionne : le stress favorise les crises.

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