Libérus Posté 16 mars 2007 Signaler Posté 16 mars 2007 François Bayrou défend une politique de l’immigration fort restrictive. Les immigrationnistes de gauche ou d’ailleurs qui s’apprêtent à voter pour lui ont quelques soucis à se faire. Pour le voir, on peut soit se reporter aux propositions indiquées sur son site de campagne, ou mieux se référer à son discours de clôture du colloque "Immigration : pour une politique globale" organisé par l’UDF le 22 février 2006, en présence de quelques experts comme Weil et Tribalat. C’est un discours de 6 pages, dont j’ai annoté les passages qui me semblent les plus forts. On peut lire la version intégrale sur : http://www.udf.org/discours/fb_colloque_220206.pdf L’image de l’immigration qui s’en dégage est une image très négative. On ne peut pas dire que l’immigration soit perçue comme « une chance pour la France ». Ce serait même plutôt le contraire : L'immigration, nous savons tous que c'est un sujet brûlant, en lui-même et parce que c'est un révélateur, dans notre société en voie de déstabilisation, où se multiplient les fractures. L’immigration exacerbe ces fractures et les révèle. Attention, Bayrou va maintenant reprendre la théorie dite « du seuil de tolérance », à laquelle même Mitterrand avait fini par succomber. Il n’y va pas par quatre chemins : Dans n'importe quelle communauté humaine, lorsqu'un groupe exogène rejoint cette communauté, une réaction de rejet se produit. Nous béarnais, lorsque nous avons vu (arriver) des réfugiés espagnols, on a vu une forte réaction de rejet. Pourquoi dit-il « on a vu » plutôt que « on a eu », qui serait plus logique ici ? En tout cas , ce n’est pas très gentil pour ces espagnols : aucune mention d’un éventuel apport économique ou culturel à la région ne vient compléter cette sèche affirmation. La responsabilité des hommes d’Etat est donc de maîtriser l’immigration, quantitativement et dans son rythme, pour éviter que se développe ce racisme. On reconnaît ici un argument classique. D'autres nous ont dit que devant la délinquance en bande organisée, si on s’interdit d’enregistrer la nationalité ou le pays d’origine, facteur de formation de bandes, on passe à côté d'un élément très important. Ici un lien est établi entre immigration et délinquance. Il touche un tabou. D’autres ont été envoyés au bûcher pour beaucoup moins que ça. Je pense que ce concept d’immigration choisie est un leurre. Quand on dit, comme le gouvernement, « immigration choisie, plutôt qu’immigration subie », en réalité le sens de cette phrase risque d'égarer l’esprit public. S'il s'agissait d' énonçer un choix, immigration choisie ou immigration subie, la réponse évidemment irait de soi. On aura compris que c’est d’autant plus un leurre que c’est Sarkozy qui le propose. Parce que sinon, Bayrou n’en récuse pas le principe. Mais dans la réalité, l’immigration choisie s’ajoute à l’immigration subie et ne la remplace pas. L’immigration « haut de gamme » que nous décrit le gouvernement, avec les aspects que tu as signalés [participante] et qui sont troublants pour un certain nombre d'esprits ou d'idéaux, s’ajoute à l’immigration « bas de gamme », elle ne s’y substitue pas, et cette ouverture, je crains qu'elle n'ouvre une nouvelle vague d’immigration « bas de gamme », en raison du côté eldorado, du sentiment qu'elle donne d'un appel d'air, c'est un risque. Le problème est donc que « l’immigration choisie » est une immigration supplémentaire. De là à dire que l’immigration actuelle est suffisante, il n’y a qu’un pas, que Bayrou ne franchit pas, bien que ce soit implicite dans son discours : si l’immigration était pour lui « une chance pour la France », il ne rechignerait pas à en accepter davantage. Il déplore que les arrêtés de reconduite à la frontière soient mollement exécutées : Moins de 20 000 de ces arrêtés sont exécutés, et la moitié de ce chiffre est réalisée en Guyane…c'est plus facile de traverser le fleuve. Cela veut donc dire que près de 90 % de ces arrêtés ne sont pas exécutés ! Et d’ajouter : Patrick Weil nous rappelait ce matin : parmi les condamnés à des peines criminelles, qui ont subi une condamnation complémentaire d'interdiction du territoire, il n'y en a pas le tiers qui sont reconduits à la frontière ! C’est une importante contribution au débat que la gauche a appelé, par une géniale invention médiatique, celui de la «double peine » . Bayrou va maintenant briser devant son auditoire un second tabou. Il y aurait une relation entre l’immigration et le chômage. Quelle hardiesse ! Les clichés vont valser : « L’immigration « choisie » et le chômage en France Qu'est-ce qu’il y a sous le concept déroulé par le gouvernement, d’immigration choisie ? - L’idée qu’il y a, comme ont dit, « des boulots que les Français ne veulent plus faire » - L’idée qu’il « faut des étrangers pour payer nos retraites », j'ai entendu ça hier encore dans les couloirs de l'Assemblée Nationale - L’idée qu’il faut drainer les cerveaux du tiers-monde, alimenter notre recherche, - L’idée souterraine qu’il y a là un moyen de réguler le marché du travail, pour éviter que certains emplois ne deviennent trop chers. Remarquez que l’idée d’immigration choisie est attribuée non à Sarkozy, mais au gouvernement tout entier. On ne fait pas dans la nuance. Les boulots que l’on n’arrive pas à pourvoir, le Ministère de l’Emploi l’a très bien dit et chiffré, ce sont les emplois manuels et non qualifiés. Dans un pays qui a 4 millions de chômeurs, et beaucoup de chômeurs jeunes, où le chômage n'arrive pas à baisser, je ne comprends pas que la réponse à ce problème de l'emploi soit d'aller chercher l’immigration à l'extérieur pour le marché du travail français. Voilà qui est clair ! Au boulot ! Pas de raison qu’on soi obligé d’aller chercher des Africains pour le faire, le boulot ! Ah mais ! Scrogneugneu ! Et pour le cas où vous n’auriez pas compris : Après la guerre, on manquait de travailleurs, on a été chercher des centaines de milliers, des millions de parents, pour un pays qui "avait besoin de bras". Ce n'est pas du tout la situation aujourd'hui ! Nous avons immensément trop de personnes sans travail. On dit aussi "il y a des travaux extrêmement qualifiés" [ …] Nous avons des dizaines de milliers d'informaticiens au chômage ! profondément atteints par les changements d'entreprises, peut-être par les délocalisations. Tout est lié : immigration, chômage, délocalisations. Tout est dans tout. Tout nous tombe sur le dos en même temps. L’argument des retraites, c’est seulement la veille dans les couloirs de l’assemblée nationale qu’il l’a entendu pour la première fois. Mais il a déjà trouvé la parade : Faire appel à l'immigration pour "payer nos retraites" ? La France et l’Europe tout entière doivent se poser la question de leur ressource démographique. Compter sur l’immigration pour l’équilibre démographique, c’est programmer des déséquilibres auxquels nous aurons bien du mal à faire face. Pas de chance. On veut rétablir les équilibres, et l’immigration elle-même est source de déséquilibres ! ! Et que faire avec les étudiants étrangers ? Si ces étudiants étudient effectivement, obtiennent leurs diplômes, réussissent professionnellement dans l’économie mondialisée, ils nous aideront, ils participeront à l'image de la France y compris dans leur pays d'origine…. On devine déjà qu’ils ne pourront pas rester. Voyons la suite : …À condition que l’aller prépare un retour, qu'il y ait un échange, un aller-retour. C’est clair. La politique d’immigration doit être une politique européenne Mais que dit l’Europe ? Après les régularisations massives des uns (700 000 en Espagne, 800 000 en Italie), ces personnes franchiront les frontières, ayant une situation régulière dans l'espace Schengen. La politique de régularisation massive mérite qu'on y réfléchisse. La récente résolution du Parlement européen dit que ces régularisations massives sont dangereuses, ont toujours donné lieu à des appels d’air. Revoilà pour la seconde fois l’appel d’air. Bien embêtant, l’appel d’air. Il n'est pas imaginable qu'une politique d'immigration ne soit pas européenne. Mais quand même : Il faut une politique nationale d'immigration, d'autant qu'on ne peut pas se reposer sur la politique européenne qui n'existe pas encore. Contre les courants d’air, deux assurances valent mieux qu’une. De deux choses l’une : ou bien l’immigré n’est pas admis, et dans ce cas-là, il doit être reconduit, et le plus vite possible avant que ne se créent des liens familiaux, c'est un risque de la situation dans laquelle nous sommes. Futé, le François.Il voit bien les pièges. S'il est admis, il faut l'aider, et peut-être l'inciter, et peut-être même l'obliger à s'intégrer à la société française. Nous voici fort proche des propositions de Sarkozy. Sans doute même au-delà. Un contrat d’intégration c'est bien, il y a encore mieux : un programme d’intégration. Il doit porter sur deux aspects : la langue française, et les valeurs de société qui sont les nôtres. Je propose de faire de la maîtrise de la langue et de ces valeurs, une condition de régularisation. De façon à assurer que les conditions soient claires, et que tout le cercle de famille soit poussé à (vérifier) ces conditions de régularisation. Comme ses deux compétiteurs, François se prononce contre toute régularisation massive, mais pour une régularisation au cas par cas : Je suis au contraire pour qu'on puisse régulariser, sur des critères clairs, des règles claires, au terme d’une certaine durée (par exemple cinq ans), s'il y a un contrat de travail, que l'on parle français, que l'on maîtrise notre mode de vie et nos valeurs et nos droits élémentaires (par exemple ce qui touche le droit des femmes). Il n’explique pas malheureusement pas ce qu’il entend par « maîtriser un mode vie » ni « maîtriser des valeurs ». Pour terminer il se lance comme il se doit dans la prosopopée du co-développement. La formulation est cependant inhabituelle : … C'est dans la modernisation, le développement, les chances retrouvées dans la compétition mondiale, que se trouvent les chances d'inverser les migrations […]Les liens économiques et culturels que les diasporas créent entre pays riches et pays pauvres, ces liens sont essentiels pour réduire la fracture sociale mondiale. . Voici réconciliés Le Pen et Chirac ! De quelle façon faire en sorte que des pays européens puissent organiser la carrière de médecins, d'ingénieurs, de techniciens notamment agricoles, une carrière en partie dans les pays européens, en partie dans les pays d'origine ? Pense-t-il sérieusement que les pays européens puissent organiser les carrières en Afrique comme au bon temps des colonies ? Et que les intéressés se plieront à ses injonctions ? Il faut un ministre chargé de l’immigration et un seul. Qu'il regroupe sous son autorité les administrations différentes en charge, et assure le suivi des populations qui sont sur notre territoire Voilà bien le fameux ministère de l’immigration, qu’il conspue aujourd’hui. Mais si l’on récapitule l’ensemble du dispositif, on est devant une politique de l’immigration incontestablement plus sévère que celle de Sarkozy.
Rincevent Posté 16 mars 2007 Signaler Posté 16 mars 2007 Encore un post d'une densité remarquable ! Qui se dévoue pour aller poster ça, au hasard, sur un site de socialistes anti-ségolènistes ?
Leepose Posté 16 mars 2007 Signaler Posté 16 mars 2007 Je m'intéresse surtout a une séquence du raisonnement : faire venir des immigrés pour répondre a un besoin de main d'oeuvre, et les conséquences que ca peut avoir sur les salaires. Que faut il penser de cette "séquence", en termes économiques et politiques? Et quel est le but de la manoeuvre? Est il de permettre d'atteindre un niveau donné de production, d'éviter des hausses de salaires (pourquoi?), d'éviter l'inflation? C'est juste une question, je ne propose aucune piste…
Rincevent Posté 16 mars 2007 Signaler Posté 16 mars 2007 Je m'intéresse surtout a une séquence du raisonnement : faire venir des immigrés pour répondre a un besoin de main d'oeuvre, et les conséquences que ca peut avoir sur les salaires. […] How Immigrants Affect California Employment and Wages - Giovanni Peri
Libérus Posté 16 mars 2007 Auteur Signaler Posté 16 mars 2007 Je m'intéresse surtout a une séquence du raisonnement : faire venir des immigrés pour répondre a un besoin de main d'oeuvre, et les conséquences que ca peut avoir sur les salaires.Que faut il penser de cette "séquence", en termes économiques et politiques? Et quel est le but de la manoeuvre? Est il de permettre d'atteindre un niveau donné de production, d'éviter des hausses de salaires (pourquoi?), d'éviter l'inflation? C'est juste une question, je ne propose aucune piste… Mon cher Leepose, Vous savez qu'il existe une technique de management depuis longtemps répandue. Elle consiste à diviser le paperboard verticalement en deux parties, à lister d'un côté les arguments en faveur d'une chose, et de l'autre les arguments contre. Chacun met son grain de sel, et à la fin on prend (parce qu'il le faut bien) une décision. Post Scriptum: Si les gens ont des préjugés idéologiques sur le sujet traité, ça ne marche jamais.
Libérus Posté 17 mars 2007 Auteur Signaler Posté 17 mars 2007 Je retrouve dans mes archives une déclaration de Bayrou où il s'approche étrangement de la ligne rouge: On est sur France Inter le 19 janvier 2005 dans l'émission Res Publica : « Deuxièmement, je ne suis pas a priori favorable à une politique de quotas. Quotas, qu’est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire que métier par métier, on dit il faut que nous fassions rentre des gens du bâtiment, il faut que nous fassions rentrer des gens de l’informatique, il faut que nous fassions rentrer des mécaniciens, et on fait rentrer comme ça plusieurs centaines de milliers. Ca a deux conséquences. La première, c’est que naturellement , les quatre millions de français qui sont au chômage, ils sont placés devant une situation encore plus difficile ou alors il faut des mesures d’encouragement fortes pour qu’on puisse faire cela. Et deuxièmement, vous voyez que tout cela contribue à maintenir les salaires les plus bas possibles parce que si on fait venir des étrangers pour remplir des postes du travail, c’est aussi, d’une certaine manière, pour réguler le marché du travail, et donc… » Il est malheureusement interrompu à ce moment par le journaliste de France Inter (comme par hasard).
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