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Chitah

Zen And The Art Of Motorcycle Maintenance

Messages recommandés

Un ami à moi, grand lecteur de ce forum, m'a parlé de ce livre:

Quelqu'un a-t-il une review de ce livre quelque part, je suis presque sûr d'en avoir déjà vue une écrite par un libéral, qui plus est.

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Je me souviens que ça avait beaucoup plu à un ami communiste (un vrai de pur). Donc je dirais, a priori, que c'est soit tellement large et apolitique que ça peut plaire à tout le monde, soit qu'il y a des prérequis idéologiques auxquels il faut adhérer pour apprécier le bouquin.

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J'ai lu ce livre l'année dernière, et je l'ai trouvé libéral. Libéral dans le sens où j'ai aussi trouvé libéral Sur la route et où je trouve (paradoxalement ?) libérale toute cette littérature des années 60-70… Libéral dans le sens de ode à la liberté et à la recherche et à l'accomplissement de soi. Je voulais justement en parler ici, mais je n'ai toujours pas pris le temps d'en faire une fiche de lecture. Néanmoins, voici quelques extraits que j'ai relevés et qui je pense peuvent donner une première vue de l'ouvrage :

( Je crois que ces extraits traduisent bien la dimension libérale que je prête à l'ouvrage : à la fois un refus de l'utopie sociale, un refus d'une pseudo-révolution qui ne viserait qu'à détruire sans bien savoir quoi, l'acceptation d'une large part du système social telle que la reconnaissance des bienfaits de la civilisation voire du capitalisme, la recherche d'une beauté dans la technologie* (ça devrait plaire à Eskoh ça, non ? :icon_up: ), l'application d'un certain esprit classique qui ne succombe pas à l'irrationalité du choc esthétique ou du moins qui le place au-delà d'un simple "wouha c'est joli", l'application à l'exercice de la raison, etc ; tout en ayant un grand recul par rapport au système qui en découle, en ironisant sur ses absurdités. )

*En fait, ce que je veux dire : comprendre que la technologie n'est pas à rejeter en elle-même mais dans le rapport que nous pouvons établir avec elle. Donc que nous pouvons en faire quelqaue chose de beau (un peu comme reconnaitre que le capitalisme n'est pas en soi un système mauvais, qu'il n'est pas immoral -ni même moral!- mais qu'il est seulement ce que les hommes peuvent en faire - et qu'ils peuvent l'utiliser à des fins magnifiques)

Antitechnologie

[Les journaux] ont cru déceler un mouvement de masse antitechnologique. Ils ont vu émerger toute une gauche qui s’insurgeait contre la technologie, la pollution, la croissance industrielle. Cette révolte est encore contenue par un sursaut de logique : on sait bien que, sans usines, il n’y aurait pas d’emplois, que le niveau de vie s’effondrerait. Mais il y a, chez l’homme, des forces plus grandes que la logique (il y en a toujours eu). Et, si la haine de la technologie devient un jour assez violente, la logique sautera. On a inventé, et on continuera à inventer, des clichés et des stéréotypes, comme les « beatniks » ou les « hippies », pour désigner le mouvement de refus du système technologique. Mais il ne suffit pas, pour transformer les individus, pour faire d’eux une masse, de les désigner par un terme générique. John et Sylvia, comme la plupart de leurs semblables, refusent justement de faire partie d’une masse. C’est même contre cette idée qu’ils se révoltent. Ils ont le sentiment que la technologie est étroitement liée aux forces qui essaient de les intégrer dans un troupeau anonyme. Et cela leur déplaît. Pour l’instant, ce mouvement de résistance reste passif, il se traduit pour tous ceux qui le peuvent par la fuite à la campagne. Mais il pourrait bien évoluer, trouver d’autres formes. Si je ne suis pas d’accord avec mes amis sur l’entretien des motocyclettes, cela ne m’empêche pas de comprendre leur réaction devant la technologie. Mais je crains que leur attitude les voue à l’échec. Le divin Bouddha trouve aussi bien sa place dans les circuits d’un ordinateur, ou dans la boîte de vitesses d’une motocyclette, qu’à la cime d’une montagne ou dans les pétales d’une fleur. Ce serait rabaisser Bouddha que de penser le contraire – et se rabaisser soi-même.

Base

[La hiérarchie :] voilà, depuis l’Antiquité, l’une des structures de base de la pensée occidentale. Les empires, les royaumes, les Eglises, les armées ont toujours reposé sur une structure hiérarchique. […] Les termes « causalité », « égalité », « implication » sont chacun à l’origine de différentes structures, normalement reliées les unes aux autres et formant un système dont la complexité est telle que chacun, au cours d’une vie humaine, n’en saisit qu’une infime. Le système, c’est bien cela : l’ensemble de ces structures imbriquées, au sein duquel la hiérarchie de contenant à contenu et la structure de causalité ne sont que des espèces. […] Certaines institutions sociales sont également, à juste titre, décrites comme formant un système. […] Les travailleurs se rendent l’usine pour y accomplir des tâches dérisoires, de huit heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, sans jamais s’interroger sur leur signification : c’est le système qui l’exige. Aucun « mauvais patron », aucun « salaud » ne leur demande de mener une vie absurde. Mais personne n’a le courage de s’attaquer à la tâche immense qui consisterait à détruire le système, simplement parce qu’il n’a pas de sens. Démolir une usine, se révolter contre un gouvernement, […] c’est s’attaquer aux effets et non aux causes. Et tant qu’on ne s’attaquera qu’aux effets, rien ne changera vraiment. Le vrai système, c’est notre système de pensée, c’est la rationalité elle-même. Qu’on détruise une usine en laissant intacts les modes de pensée qui lui ont donné naissance, on les retrouvera dans le gouvernement suivant. On parle beaucoup de système, mais on ne sait pas de quoi on parle.

Laideur et technologie

[La laideur] n’est pas inhérente à la technologie. C’est une impression qu’ils ont, parce qu’il est difficile de faire la part de ce qui est laid dans la technologie. Mais la technique, c’est seulement l’art de fabriquer des objets. Elle n’est pas vouée à la laideur, sinon il n’y aurait aucune possibilité de beauté dans les arts, dont la technique fait partie. En fait, la racine étymologique du mot « technique » est le mot grec technikos, lui-même dérivé du mot technè, l’art. Les Grecs anciens ne faisaient pas de distinction entre l’art et l’artisanat, le même mot désignait pour eux l’un et l’autre. La laideur n’est pas non plus inhérente aux matériaux utilisés par la technique moderne – contrairement à ce qu’on pense généralement. Les matières plastiques et synthétiques ne sont pas laides en soi. Mais on les a trop associées à des objets laids. Un homme qui aurait passé sa vie enfermé derrière les murs de pierre d’une prison considérerait peut-être la pierre comme un matériaux affreux – et pourtant c’est en pierre que sont faites les plus belles sculptures. La laideur véritable de la technologie moderne ne réside dans aucun de ses matériaux, dans aucun de ses produits, dans aucune de ses formes ni de ses activités. Ce ne sont que les supports apparents de la mauvaise qualité. Si nous avons cette impression, c’est à cause de notre habitude d’attribuer la Qualité, soit au sujet, soit à l’objet. […] la laideur n’est pas non plus le propre des sujets de la technologie – c’est-à-dire des producteurs ou des consommateurs. La Qualité, ou l’absence de qualité, ne réside ni dans l’objet, ni dans le sujet. La laideur se situe au niveau de la relation entre le producteur et le produit, d’où découle une relation similaire entre les utilisateurs de la technologie et les objets qu’ils utilisent. […] au moment de la Qualité pure, il n’existe ni sujet ni objet. Il n’existe qu’un sens de la Qualité – d’où naîtra plus tard la conscience du sujet et de l’objet. Au moment de la Qualité pure, sujet et objet sont identiques. C’est le tat tvam asi, la vérité des Upanishads, mais cette idée se retrouve dans l’argot d’aujourd’hui. C’est le « Branche-toi là-dessus » ou le « C’est le pied ! » - qui traduisent la même identité. Cette identité est la base même du travail artisanal, dans tous les arts appliqués. C’est elle qui manque à la technicité moderne, fondée sur une conception dualiste : le créateur ne s’identifie nullement à ce qu’il crée, le consommateur ne s’identifie pas à ce qu’il possède ; (…) il n’y a donc pas de qualité dans les produits de la technique moderne.

Méthode scientifique

On utilise deux types de logique : la logique inductive et la logique déductive. La première part de l’observation de la machine pour arriver à des conclusions générales. Si, par exemple, une motocyclette franchit une bosse, et que le moteur hoquette ; que, sur une deuxième bosse, il hoquette de la même façon ; et sur une troisième encore, on peut en conclure que le hoquet du moteur est provoqué par les bosses. C’est ce qu’on appelle le raisonnement inductif : on passe de plusieurs expériences particulières à une vérité générale. La déduction suit le processus inverse. A partir d’une connaissance générale, on peut tirer, en effet, une conclusion particulière. Par exemple, si un mécanicien a appris dans ses manuels que , sur toute moto, c’est la batterie qui alimente l’avertisseur sonore, il en déduira que, lorsque la batterie est à plat, la trompe ne fonctionne plus. Certains problèmes, trop compliqués pour le sens commun, ne peuvent être résolus que grâce à de longues chaînes de raisonnements tant inductifs que déductifs : on va de la machine qu’il faut observer à l’organisation interne de cette machine, telle que les manuels la décrivent. L’usage correct de ces raisonnements est codifié par la méthode scientifique. En fait, je n’ai jamais vu un problème d’entretien des motocyclettes suffisamment complexe pour nécessiter l’emploi de la méthode scientifique. Les problèmes mécaniques ne sont jamais très compliqués. Quand je pense à la méthode scientifique, une image me vient à l’esprit : un char d’assaut, un bulldozer, lent, lourd, laborieux, énorme, mais invincible. Si on utilise cette méthode, on met deux, trois, quatre fois, dix fois plus longtemps qu’en ayant recours aux méthodes empiriques d’un mécanicien. Mais on est sûr d’arriver à ses fins. Sur une moto, il n’y a aucun problème d’isolation électrique qui puisse résister à la méthode scientifique. Quand on tombe sur un cas vraiment coriace, quand on a déjà tout essayé, quand on s’est creusé la tête et que rien ne marche, on comprend que la Nature a décidé de vous mettre à l’épreuve : « Très bien, Dame Nature ! Tu herches la bagarre ? » Il ne reste qu’à déballer l’arsenal de la méthode scientifique.

Mythos

Le terme logos, qui est la racine du mot « logique », désigne notre compréhension rationnelle du monde. Le mot mythos, lui, représente la somme des mythes historiques et préhistoriques qui ont précédé le logos : non pas seulement les mythes grecs, mais aussi l’Ancien Testament, les hymnes védiques, les légendes anciennes de toutes les cultures qui ont contribué à notre vision de l’univers. Les partisans du mythos prétendent que la « raison » est tissé de ces légendes, que dans sa totalité notre savoir moderne en est issu, tel l’arbre qui ne fut autrefois qu’une pousse frêle. En étudiant la forme simple de la pousse, on comprend mieux la structure complexe de l’arbre. Il n’y a pas de différence de nature, pas de différence d’espèce, juste une différence de taille. Ainsi, dans les cultures qui sont partiellement filles de la Grèce ancienne, on trouve invariablement une forte différenciation sujet/objet, parce que la grammaire du mythos ancestral implique notre division naturelle du sujet et de l’attribut. Dans la culture chinoise, où la grammaire ne définit pas de façon aussi rigide ces mêmes relations, la philosophie n’est pas fondée sur une opposition aussi stricte entre sujet et objet. Dans la culture judéo-chrétienne, où le « Verbe » de l’Ancien Testament présente un caractère sacré qui lui est propre, les hommes sont prêts à se sacrifier, à vivre et à mourir pour des mots. Une cour de justice peut demander à un témoin de dire « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité » – e t s’attendre à ce qu’on lui dise la vérité. Mais si l’on transporte ce cérémonial en Inde, comme le firent les Britanniques, on n’éliminera pas les faux témoignages , parce que le mythos indien est différent : le caractère sacré des mots n’y est pas ressenti de la même façon. Des problèmes similaires se sont produits dans ce pays entre des groupes minoritaires dont l’arrière-plan culturel différait. On peut donner d’innombrables exemples, tous fascinants, de cet antagonisme entre les différents « mythos », qui sont à l’origine de conduites humaines dissemblables. Le plaidoyer en faveur du mythos souligne que les enfants, à leur naissance, sont aussi ignorants que les hommes des cavernes. Si le monde ne régresse pas au stade de Neandertal à chaque génération nouvelle, c’est grâce au mythos qui se perpétue sans fin, même sous forme de logos, ce corps immense de la connaissance collective qui unit nos esprits comme les cellules sony unies dans le corps de l’homme. Sentir qu’on ne fait pas partie de cette grande unité, qu’on a le choix, qu'on est libre d’accepter ou de rejeter le mythos, c’est ne pas comprendre sa nature. Il n’y a qu’un type d’homme (…) qui parvienne à accepter ou à rejeter librement le mythos qui l’entoure : il est connu sous le nom de « fou ». Sortir du mythe, c’est devenir fou.

Paix de l’esprit

« Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai gardé chez moi une brochure, qui ouvre de vastes perspectives dans l’amélioration de la littérature technique. Elle commence par ces mots : l’assemblement d’une bicyclette japonaise requiert une grande paix de l’esprit. […] La paix de l’esprit n’est pas un détail superflu. C’est le fond de la question. Sans la paix de l’esprit, il n’est pas de bonnes techniques. Sans une bonne technique, pas de paix de l’esprit. Ce qu’on appelle l’efficacité d’une machine, ce n’est rien que la concrétisation de cette paix de l’esprit. Le critère ultime de son fonctionnement, c’est votre propre sérénité. Si, au départ, vous ne vous sentez pas serein, ou si vous ne le restez pas au cours de votre travail, vous risquez de projeter vos problèmes personnels sur la machine elle-même. Ce que je dis a l’air paradoxal – mais c’est une vérité d’évidence. L’objet de l’expérience – que ce soit une bicyclette ou un barbecue – n’a ni raison ni tort. Les molécules sont des molécules, elles ne suivent aucune règle morale, sauf celles qu’on leur attribue. La seule façon de juger une machine, c’est par rapport à la satisfaction qu’elle vous apporte. Si la machine favorise votre sérénité, c’est qu’elle va bien. Si elle vous perturbe, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas – soit la machine, soit vous. » « Et si la machine va mal, et que je m’en fiche complètement ? » « C’est contradictoire. Si vraiment tu t’en fiches, tu ne t’apercevras même pas qu’elle va mal. Le seul fait de constater un ennui prouve déjà que tu t’y intéresses. Le plus souvent, on s’inquiète, c’est que cela commence à aller mal. Un défaut de vérification, peut-être. Dans une situation industrielle, une machine mal vérifiée est inutilisable, même si elle est en parfait état de marche. C’est la même chose pour ta rôtissoire. Tu n’as pas atteint au départ la paix de l’esprit, qui est la condition indispensable à son bon fonctionnement. Tu as décidé que cette notice était trop compliquée, et tu as refusé de comprendre. »

Piège

Le vieux piège à singes, utilisé en Inde du Nord (…), ne joue qu’en fonction de la rigidité mentale du singe. Il consiste en une noix de coco creuse, reliée à un poteau par une chaîne. La noix de coco contient du riz, qu’on peut attraper par un petit orifice. Le trou est assez grand pour que le singe puisse y plonger la main, mais trop petit pour qu’il puisse retire son poing fermé sur les grains de riz. Incapable de reconsidérer la valeur de la prise, l’animal ne comprend pas que la liberté sans riz vaut mieux que la captivité. Et les villageois déjà s’approchent… Quel conseil d’ordre général – je ne parle pas d’un conseil particulier – trouveriez-vous à donner à ce pauvre singe ? Il y a, en tout cas, un fait qu’il serait bon de lui faire connaître : il lui suffit d’ouvrir la main pour être libre.

Progrès

On soutient quelquefois que le progrès n’existe pas ; qu’une civilisation qui extermine des populations entières en menant des opérations de guerre totale, qui pollue les océans, qui détruit la dignité des individus en les soumettant aux contraintes d’une existence mécanisée, qu’une telle civilisation ne représente aucun progrès par rapport aux sociétés primitives fondées sur la chasse, la cueillette ou l’agriculture. Mais cet argument, quoique séduisant et romantique, ne résiste pas à l’analyse. Les peuples primitifs faisaient encore moins de place à la liberté individuelle que nos sociétés d’aujourd’hui. Autrefois, de même, on déclenchait des guerres avec encore moins de justification morale qu’à notre époque. Une technologie qui produit des détritus peut trouver aussi – et trouve en effet – les méthodes nécessaires pour s’en débarrasser, sans bouleversement écologique. Les livres de classe nous enseignent ce qu’était la vie primitive : souffrances, maladies, famines, labeur quotidien très pénible et permettant tout juste de survivre. Le passage à la vie moderne constitue un progrès. Un progrès qui ne s’explique que par la raison.

Qualité (1)

Le dépassement personnel du conflit avec la technologie ne se produit pas seulement dans la pratique de la motocyclette. Il peut se situer dans des activités aussi simples que l’affûtage d’un couteau de cuisine, la confection d’une robe ou le rempaillage d’une chaise. Les problèmes sous-jacents sont les mêmes. Dans chaque cas, il y a une solution élégante et une solution vulgaire. Pour arriver à la Qualité, il faut à la fois sentir ce qui est beau, et comprendre par quelle méthode on peut parvenir à la « belle ouvrage ». Il faut combiner l’intelligence classique et l’intelligence romantique de la Qualité. La nature de notre culture est telle que, si l’on veut acquérir une formation dans l’une quelconque de ces techniques, on ne reçoit jamais qu’un enseignement de type classique. Certes, on vous apprend comment tenir la lame pour aiguiser un couteau, comment se servir d’une machine à coudre, comment préparer et appliquer la colle de menuisier, mais en présumant qu’une fois que vous aurez acquis ces procédés élémentaires, votre travail aboutira nécessairement à quelque chose de pleinement réussi. On ne tient pas compte de la nécessité de sentir ce qui est beau. Le résultat est caractéristique de la technologie moderne : une monotonie générale, et si déprimante que, pour qu’elle soit acceptable, il faut la recouvrir d’un « placage » artistique. Et cela ne fait qu’aggraver la situation pour ceux qui sont sensibles à la qualité romantique. Non seulement les objets sont ennuyeux, mais ils sont tape-à-l'œil. Ces deux termes qualifient assez bien l’ensemble des produits de la technique américaine d’aujourd’hui : voiture de style, vêtements de style, machine à écrire de style. Réfrigérateur de style, rempli de nourriture de style, dans une cuisine de style. Des jouets en plastique de style pour enfants de style, qui, à Noël et aux anniversaires, adoptent le même style que leurs parents de style. Il faut vraiment avoir beaucoup de style pour ne pas être écoeuré. Cette laideur technologique, enduite de sirop, qui vise à la beauté – mais surtout au profit – est produite par des gens qui, en dépit de leur style, ne savent pas comment s’y prendre – parce que personne ne leur a jamais dit que la Qualité existait, qu’elle était la réalité – et non le style. On n’étale pas la Qualité par-dessus le sujet et l’objet, comme du clinquant sur un arbre de Noël. La Qualité véritable doit être à l’origine du sujet et de l’objet. C’est la graine d’où naît l’arbre. Pour parvenir à cette Qualité, il faut suivre un processus assez différent du mode d’emploi codifié de la technologie dualiste. Il faut dépasser les premièrement, deuxièmement et troisièmement des manuels.

Qualité (2)

On attribue à la technologie la responsabilité de la solitude moderne. Certes, elle est associé à des inventions techniques récentes – la télévision, les avions à réactions, l’automobile – et je crois avoir bien fait comprendre que le mal ne résidait pas dans les produits de la technique, mais dans la tendance qu’a la technique à isoler les gens, à les figer dans des attitudes d’indifférences au monde. A la base de la technologie, il y a l’objectivité, la vision dualiste du monde : de là vient le mal. Et contre le mal, comme j’ai tenté de le prouver, il est possible d’utiliser la technologie elle-même. Celui qui a le sens de la Qualité (…) ne risque guère de manquer d’amis, et ses amis ne le considéreront pas comme un objet. Le sens de la qualité est incompatible avec l’objectivité. Si il est contraint à se livrer à une tâche ennuyeuse – et toutes les occupations deviennent, à un moment ou à un autre, ennuyeuses –, il s’exercera à y rechercher les voies de la Qualité, par son amusement personnel ; il s’engagera sur ces voies secrètes. Tout travail peut ainsi se transformer en Art, et celui qui s’y emploie revêt aux yeux de ceux qui l’entourent une personnalité plus riche et plus attirante. Il cesse d’être un objet. Changer de point de vue sur son propre travail, c’est se changer soi-même. Et c’est changer les autres ; la Qualité se diffuse par vagues successives. L’ouvrage chargé de Qualité suscite le regard de l’autre, alors même qu’on craignait qu’il ne passe inaperçu. Qui le voit se sent devenir meilleur, et communique à son tour cet enrichissement à ses compagnons. Elle est la force de la Qualité. Voilà, à mon sens, le moyen de changer le monde. Que des individus fassent le choix de la Qualité : c’est la seule issue. Je n’ai plus aucune envie de m’enflammer pour de grands programmes, de m’enthousiasmer pour de grandes réformes sociales, et cela pour des masses qui oublient complètement de tenir compte de la Qualité, celle que l’individu peut atteindre ! Ces programmes auront leur rôle à jouer : mais il faut qu’ils reposent sur un fondement solide – la présence de la Qualité chez chacun des individus concernés. Cette présence était forte, autrefois. Mais nous avons exploité la Qualité individuelle comme une ressource naturelle, inconsciemment, et le filon est maintenant presque épuisé. Nous sommes à court d’énergie. Il est temps de songer à faire rejaillir cette ressource fondamentale : la valeur individuelle. Certains politiciens réactionnaires lancent depuis des années un appel similaire au mien. Je ne partage pas leurs opinions, mais, dans la mesure où ils font vraiment appel aux capacités de l’individu, et où leurs discours ne servent pas de prétexte pour enrichir les riches, ils ont raison sur ce point : il nous faut revenir aux vieux principes de l’effort individuel, de la responsabilité, du zèle.

Règle

Qu’est-on censé faire, en première année de rhétorique ? Etudier un texte quelconque en prose, essai ou nouvelle, et démonter les procédés utilisés par l’auteur pour produire tel ou tel effet. Après quoi, on demande aux étudiants de rédiger, sur ce modèle, un essai ou une nouvelle analogue, pour voir si ils parviennent à utiliser les mêmes procédés. Il avait fait de son mieux, mais cela ne rendait pas. Ses étudiants ne lui donnaient que de pâles et lointaines copies de l’original. Le plus souvent, dans un style de moins en moins adroit. On aurait dit que toutes les règles qu’il essayait honnêtement de découvrir avec eux comportaient tant d’exceptions, de contradictions, de limitations et d’obscurités qu’il eût été préférable de ne jamais découvrir la règle. Il y avait toujours un étudiant pour demander comment la règle, dans telle circonstance particulière. Phèdre avait alors le choix : ou il essayait d’inventer une explication truquée ; ou il avait le courage de ne pas cacher ce qu’il pensait : que la règle était toujours plaquée, après coup, sur le texte ; que jamais elle ne préexistait à l’élaboration de l’œuvre. Il était de plus en plus convaincu que les écrivains travaillaient sans suivre aucune règle ; qu’ils avançaient de phrase en phrase, guidés par leur instinct ; que parfois ils revenaient en arrière pour juger de l’effet produit, pour opérer ici ou là, éventuellement, des modifications. Certaines œuvres semblaient plus systématiquement préméditées, mais ce n’était qu’une apparence. Selon l’expression de Gertrude Stein, il y avait du sirop, mais ça ne coulait pas bien ! Alors, comment faire pour enseigner une technique qui n’existe pas ? C’était un cul-de-sac. Il se contentait donc de prendre le texte, et de le commenter comme cela venait. Il espérait que les étudiants en tireraient quelque chose. Mais cela ne le satisfaisait pas.

Romantiques et classiques

Je distingue deux types d’intelligence humaine : l’intelligence classique et l’intelligence romantique. En termes de vérités ultimes, une dichotomie de ce type n’a pas grande signification, mais elle devient tout à fait légitime quand on opère à l’intérieur du mode classique utilisé pour découvrir ou pour créer un monde des structures internes. Les termes « classique » et « romantique », tels que Phèdre les employait, ont un sens bien défini : une intelligence classique voit d’abord dans le monde les structures internes ; l’intelligence romantique y voit d’abord l’apparence immédiate. Montrez un moteur ou un schéma électronique à un romantique, il ne marquera guère d’intérêt. Il ne voit que la réalité superficielle : des listes complexes et ennuyeuses de termes obscurs. Mais le schéma fascinera un esprit classique, qui percevra sous les lignes, les formes et les symboles, une richesse étonnante de structures internes. Le style romantique est inspiration, imagination, création, intuition, les sentiments l’emportent sur les faits. Le romantique joue l’art contre la science. Il ne se laisse pas guider par la raison ou par les lois, mais par le sentiment, l’intuition, la sensibilité esthétique. Dans la culture nord-européenne, ce style est fréquemment associé à la féminité – une association qui ne s’impose aucunement. Par contraste, l’esprit classique accepte d’être régi par la raison et par des lois – qui représentent elles-mêmes les structures internes de la pensée et du comportement. Dans la culture européenne, c’est un mode de pensée essentiellement masculin, ce qui fait que les disciplines scientifiques, juridiques, médicales, n’attirent pas les femmes. Ainsi, la motocyclette est un sport romantique – mais l’entretien des motocyclettes relève d’un esprit classique. Cela implique tant de crasse, de cambouis, et de maîtrise des structures internes, que les femmes, effrayées par ce manque de romantisme, s’en tiennent soigneusement à l’écart. Quoique l’esprit classique entraîne souvent une certaine laideur superficielle, cette laideur ne lui est pas inhérente. Il y a une esthétique classique, qui échappe souvent aux romantiques à cause de sa subtilité. Le style classique est direct, sans fioritures, sans émotion inutile, et soigneusement proportionné. Il ne s’adresse pas au sentiment. Il a pour but de faire naître l’ordre à partir du chaos, et de rendre l’inconnu connaissable. Il n’a rien de naturel ni de spontané. Il est fait de retenue et de contrôle. Sa valeur se mesure à la rigueur avec laquelle ce contrôle est maintenu. Pour un romantique, le style classique paraît morne, lourd et laid, comme la mécanique elle-même. Tout se pose en termes de pièces et de composants, de relations entre éléments, et de programmes d’ordinateurs. Tout doit être mesuré et prouvé. C’est une grisaille lourde, écrasante. Une force de mort. Pour un esprit classique, en revanche, le romantique n’a pas meilleure apparence : frivole, irrationnel, versatile, il semble ne s’intéresser qu’à la recherche du plaisir. On l’accuse souvent d’être un parasite, une charge pour la société. Le problème vient de que les gens ont tendance à se ranger, sans nuance, sous l’une ou sous l’autre bannière. Ils refusent de comprendre toute façon de penser qui diffère de la leur. Personne ne veut renoncer à sa vérité et, pour autant que je sache, personne n’est jamais parvenu à concilier ces deux types de vérité. Il n’ay a pas de points communs entre ces visions de la réalité. Ainsi a pu se développer, ces derniers temps, une rupture totale entre une culture classique et une contre-culture romantique – deux mondes de plus en plus étrangers et hostiles – alors que personne ne souhaite vraiment pareille division.

Université

La véritable université n’est pas un édifice, ni un ensemble de bâtiments, que peut éventuellement défendre la police. Lorsqu’un collège n’est plus homologué par les autorités académiques, personne ne se présente pour en fermer les portes. Il n’y a pas de sanctions judiciaires, pas d’amendes, pas de peines de prison. Les cours ne sont même pas interrompus. Tout continue comme par le passé. Les étudiants reçoivent le même enseignement – mais le collège est officiellement disqualifié, on pourrait presque dire excommunié. La véritable université, à laquelle aucune autorité extérieure ne peut donner d’ordre, déclare que tel collège n’est plus un « lieu saint » – qu’elle l’abandonne. Il n’en reste que des pierres – et des livres. C’est tout. […] La véritable université n’existe pas sur le terrain. Elle ne possède pas de biens, elle ne paie pas de salaires, elle ne perçoit aucun frais de scolarité. La véritable université est un état d’esprit, le grand héritage de la pensée rationnelle, transmis de siècle en siècle ; état d’esprit que renouvelle et ranime sans cesse le corps traditionnel des professeurs. L’université n’est rien d’autre que la Raison incarnée, et qui se perpétue.

A côté de cet état d’esprit, la Raison, il y a une entité légale, qui porte malheureusement le nom d’université mais qui est fort différente. Il s’agit d’une entreprise non lucrative, soumise aux lois de l’Etat, et dotée d’un domicile reconnu. Elle possède des biens, paie des salaires, perçoit de l’argent et peut donc subir des pressions officielles. Cette entreprise légale n’enseigne pas, ne crée pas de savoirs nouveaux, ne jauge pas les idées. Elle n’est que l’un des bâtiments de l’Eglise, qui permettent seulement à l’Eglise d’exister. Pour ceux qui ne perçoivent pas cette différence, il suffit de s’emparer du bâtiment pour s’emparer de l’Eglise . Les professeurs sont des employés, qui devraient renoncer à la Raison, quand on le leur demande, et obéir sans réplique aux ordres, comme les employés de toute autre entreprise.

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J'ai lu ce livre l'année dernière, et je l'ai trouvé libéral. Libéral dans le sens où j'ai aussi trouvé libéral Sur la route et où je trouve (paradoxalement ?) libérale toute cette littérature des années 60-70…

A ce propos:

http://www.lewrockwell.com/miller/miller11.html

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Personnellement, je me suis toujours senti très proche des beats. Cassady (Première jeunesse), Burroughs (The naked lunch, génial), Ginsberg (Howl est magnifique !), Kerouac (presque tout de lui est merveilleux), Ferlinghetti, Corso, Bukowski (Contes de la folie ordinaire, Journal d'un vieux dégueulasse ; le meilleur écrivain de la bande)… l'un des courants récents les plus porteurs et les plus intéressants.

J'ai vu les grands esprits de ma génération

détruits par la folie, affamés hystériques nus

se traînant à l'aube dans les rues nègres

à la recherche d'une furieuse piqûre, initiés

à tête d'ange brûlant pour la liaison céleste

ancienne avec la dynamo étoilée

dans la mécanique nocturne

qui pauvreté et haillons et oeil creux et défoncés

restèrent debout en fumant dans l'obscurité

surnaturelle des chambres bon marché

flottant par-dessus le sommet des villes

en contemplant du jazz, qui ont mis à nu

leurs cerveaux aux Cieux sous le Métro Aérien

et vu des anges d'Islam titubant illuminés

sur les toits des taudis, qui ont passé à travers

des universités avec des yeux radieux froids hallucinant

l'Arkansas et des tragédies à la Blake

parmi les érudits de la guerre,

qui ont été expulsés des académies pour folie

et pour publication d'odes obscènes

sur les fenêtres du crâne…

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Très honnêtement, cette littérature m'est toujours tombée des mains. Et Dieu m'est témoin que je n'ai pas lésiné sur les efforts pour essayer de m'initier aux arcanes de la Beat Generation (surtout Burroughs et Kerouac, en fait) !

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