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Libéralisme, Conservatisme et la question du pluralisme

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il y a 8 minutes, Johnnieboy a dit :

Dans la définition de la Réaction (qui est difficile à établir), il y a un point qui me semble important c’est la vision d’un passé fantasmé. Quel est ce passé exactement ? C’est aussi difficile à définir.

 

Qu'est-ce que veut conserver le conservateur et qu'est-ce que veut restaurer le réactionnaire ?

 

Ma réponse sera historique (ce qui ne veut pas dire qu'on puisse étudier des passés plus anciens à l'aune de ces catégories, mais elles opèrent alors comme des idéaux-types plutôt que des essences transhistoriques). Pourquoi le terme de réactionnaire apparaît-il durant la Révolution française, et le terme de conservateur en 1818 (pour la France ; années 1830 pour l'Angleterre et l'Allemagne) ? Parce que ces tendances politiques visent à revenir ou à préserver des institutions, normes, valeurs, éléments propres aux sociétés pré-industrielles* (et inversement à détruire ou du moins ralentir la progression d'éléments modernes).

 

* A l'origine je disais: revenir ou préserver des traits de l'Ancien Régime, mais ça rendait la définition inopérante pour les USA et les pays non-européens.

 

Une autre manière de le dire est de dire que le conservatisme est un mouvement politique d'essence romantique, au sens de Löwy & Sayre.

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il y a une heure, Johnathan R. Razorback a dit :

 

Qu'est-ce que veut conserver le conservateur et qu'est-ce que veut restaurer le réactionnaire ?

 

Ma réponse sera historique (ce qui ne veut pas dire qu'on puisse étudier des passés plus anciens à l'aune de ces catégories, mais elles opèrent alors comme des idéaux-types plutôt que des essences transhistoriques). Pourquoi le terme de réactionnaire apparaît-il durant la Révolution française, et le terme de conservateur en 1818 (pour la France ; années 1830 pour l'Angleterre et l'Allemagne) ? Parce que ces tendances politiques visent à revenir ou à préserver des institutions, normes, valeurs, éléments propres aux sociétés pré-industrielles* (et inversement à détruire ou du moins ralentir la progression d'éléments modernes).

 

* A l'origine je disais: revenir ou préserver des traits de l'Ancien Régime, mais ça rendait la définition inopérante pour les USA et les pays non-européens.

 

Une autre manière de le dire est de dire que le conservatisme est un mouvement politique d'essence romantique, au sens de Löwy & Sayre.

 

 

Je ne vais citer personne et faire une analogie ras-des-pâquerettes :

-un conservateur conduit lentement avec le pied toujours prêt à appuyer sur le frein

-un réactionnaire roule à fond en marche arrière sans regarder dans le rétroviseur

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Je suggérais qu’un certain conservatisme était mieux équipé qu’un certain libéralisme politique en matière de respect du pluralisme idéologique, moral et social, que ce certain conservatisme n’était pas une exception au sein des diverses formes de conservatisme, mais un tropisme assez répandu. Je suggérais aussi que cette forme de conservatisme chevauchait le frontière libéralisme/non libéralisme, bien qu’il me semble que celui interne à la tradition libérale (oui, interne, comme courant interne) soit à la fois préférable et cumulant à la fois les avantages du conservatisme et du libéralisme classique.

C’est une réflexion qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, et faire quelques posts me permet aussi de mettre mes idées au clair sur le sujet. C’est aussi une réflexion personnelle que je vous soumets, qui n’engage que moi et moi seul.

Premièrement, je ne vois pas de conservatisme politique moderne en France aussi complet historiquement et sociologiquement que dans le monde anglo-américain, ceci pour une raison historique assez peu abordée ici, à savoir que nous sommes le pays de la révolution française, pas celui du whiggisme (qui est paradoxalement l’un des pères du conservatisme moderne anglo-américain). Elle instaure une rupture politique radicale dans le pays, obligeant d’abord à se positionner pour ou contre le nouveau régime et marginalisant toutes les positions modérées entre les deux grandes traditions politiques classiquement libérale et réactionnaire (le socialisme n’émergera vraiment que plus tard au 19e siècle). La troisième force qui émerge à la suite de la révolution française, le bonapartisme (ou césarisme), est une autre tradition illibérale qui fonctionne sur la volonté de rassembler le peuple par-delà les clivages.

Du fait de la polarisation issue de la révolution, l’organisation symbolique du débat public depuis les débuts de la république s’est faite jusqu’à une date récente autour du clivage droite gauche, avec une asymétrie assez favorable idéologiquement -pas sociologiquement- en faveur de la gauche, ou du moins du parti républicain et progressiste, au détriment d’une droite catholique et réactionnaire certes puissante, mais dont la légitimité politique n’est pas institutionnelle. Ainsi, un certain nombre de thèmes associés à la contre-révolution (le fédéralisme, la décentralisation, la subsidiarité) ont été largement marginalisé pour ne pas dire discrédité, et cela malgré les écrits héroïques et extraordinaires de certains libéraux (Constant, de Stael) qui regardaient un peu le modèle anglais et son idéologie de l’ancienne constitution avec envie.

En France, il n’y a pas de continuité historique entre l’Ancien régime et la révolution, et les classes les plus susceptibles d’être politiquement ‘conservatrices’ ont été tenu à l’écart de la politique et du débat public, entrainant à la fois sa radicalisation et son caractère ‘révolutionnaire’ ou au moins ‘rupturiste’. Il n’y a qu’à voir comment se fait la réception d’Edmund Burke en France, et plus largement sur le continent : les contre-révolutionnaires s’en emparent pour n’en retenir qu’une charge violente contre la révolution et ses principes abstraits. On ignore le Burke whig, intellectuellement proche d’Adam Smith et David Hume, défenseur du droit des Anglais et des libertés américaines, pour forger partout en armer la ‘rhétorique réactionnaire’ partout en Europe face à la révolution et son émissaire à cheval Bonaparte. On marie Burke avec de Bonald, de Maistre, Veuillot et D. Cortès pour condamner l’effacement de la société d’ordre, de la souveraineté politique et de la légitimité théocratique des temps anciens.

La polarisation idéologique postrévolutionnaire n’est pas la seule en cause dans la marginalisation du conservatisme en France (ce jusqu’à une date récente, en gros deux bonnes décennies) : si les révolutionnaires associent le fédéralisme, la subsidiarité, la liberté des provinces et le pays à la Réaction, cette dernière n’est pas non plus unanime ou totalement honnête dans leur défense. Entre l’Ancien régime et la révolution, il y a aussi le poids du centralisme capétien et de l’instrumentalisation de l’Eglise pour l’unifier, qui rend difficile de penser en termes de pluralisme religieux mais aussi institutionnel. La réaction en France se situe plus du côté de Jean Bodin que d’Althusius, de Loiseau que de François Hotman. Comme l’avait très bien vu G de Stael, le monarchisme contre-révolutionnaire a toujours eu tendance à idéaliser la monarchie et à minorer les tensions internes, les résistances des pays, des provinces, des corporations et des juridictions locales pour présenter un tableau alliant harmonieusement le Trône et l’Autel. Résultat, l’espace accordé au conservatisme en France est réduit, et se limite à quelques intellectuels -certains assez brillants- mais marginaux comparés à nos voisins anglos.

 

Le deuxième point va suivre sur un texte de J Gray (wait for it)

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Il y a 2 heures, Johnnieboy a dit :

L’individualisme n’est pas le libéralisme

ama l’individualisme sincère est le libéralisme.

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il y a 43 minutes, F. mas a dit :

celui interne à la tradition libérale (oui, interne, comme courant interne) soit à la fois préférable et cumulant à la fois les avantages du conservatisme et du libéralisme classique.

 

Tu penses à quels libéraux-conservateurs ? Tocqueville ?

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il y a 2 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

 

Tu penses à quels libéraux-conservateurs ? Tocqueville ?

 

Les whigs je dirais (Burke notamment). Les auteurs qui ont une influence sur le conservatisme anglo-saxon aussi (Hume, Smith).

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il y a 4 minutes, Ultimex a dit :

Les whigs je dirais (Burke notamment). Les auteurs qui ont une influence sur le conservatisme anglo-saxon aussi (Hume, Smith).

 

Non mais on a dit au sein du courant libéral :D

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il y a 1 minute, Johnathan R. Razorback a dit :

Non mais on a dit au sein du courant libéral :D

 

Tsss... :lol:

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il y a 3 minutes, Ultimex a dit :

Tsss... :lol:

 

"Les idées politiques de Hume s'ajustent singulièrement à celles de Voltaire: scepticisme, conformisme, tendance à favoriser le développement du pouvoir absolu." (p.22)

"La tendance de Hume à faire intervenir l'Etat dans les relations économiques a été justement notée par Espinas, Histoire des doctrines économiques." (note 1 p.24)

-Henry Michel, L'idée de l'Etat: essai critique sur les théories sociales et politique en France depuis la Révolution, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1896, 666 pages.

 

Edit: Ayn Rand te dirait que la délégitimation de la raison (scepticisme épistémologique et moral de Hume) entraîne des conséquences politiques prévisibles: "Reason is the most selfish human faculty: it has to be used in and by a man's own mind, and its producted -truth- makes him inflexible, intransigent, impervious to the power of any pack or any ruler. Deprived of the ability to reason, man becomes a docile, pliant, impotent chunck of clay, to be shaped into any subhuman form and used for any purpose by anyone who wants to bother.
There has never been a philosophy, a theory or a doctrine that attacked (or "limited") reason, which did not also preach submission to the power of some authority
."

(Ayn Rand, Return of the Primitive: The Anti-Industrial Revolution, Meridian, 1999 (1971 pour la première édition états-unienne), 290 pages, p.84-85)

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Hume est évidemment un liberal-traite crypto-communiste

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il y a 26 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

 

"Les idées politiques de Hume s'ajustent singulièrement à celles de Voltaire: scepticisme, conformisme, tendance à favoriser le développement du pouvoir absolu." (p.22)

 

Je n'ai pas mon Histoire de la Philosophie politique de Strauss et Cropsey sous la main. Mais il me semble que le chapitre consacré à Hume (rédigé par Robert S. Hill) se conclut sur le fait ce dernier préfère les régimes politiques favorisant traditions et liberté (à confirmer donc).

 

il y a 26 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

"La tendance de Hume à faire intervenir l'Etat dans les relations économiques a été justement notée par Espinas, Histoire des doctrines économiques." (note 1 p.24)

-Henry Michel, L'idée de l'Etat: essai critique sur les théories sociales et politique en France depuis la Révolution, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1896, 666 pages.

 

Il me semble que, sur les questions économiques, Hume était plutôt proche de Smith. (Après, je me doute bien que, sur le forum, Smith serait viré au bout de 2 jours pour socialisme aggravé, tout comme Hayek, Friedman et d'autres).

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Les libéraux ont ceci de commun avec les SJW, et plus généralement le communautarisme, que se sont inévitablement les extrémistes, mués alors en entrepreneurs de morale, qui finissent pas donner le la et définir la norme acceptable et acceptée.

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Avant de passer à la suite, quelques remarques sur la tradition conservatrice interne au libéralisme : évidemment, je parle des Lumières écossaises, de celles de Hume, Smith, Hayek et du whiggisme sceptique en général. Certains liront avec profit les deux livres de Rassmussen sur le sujet :

 

https://press.princeton.edu/titles/11092.html

 

https://www.amazon.fr/Pragmatic-Enlightenment-Recovering-Liberalism-Montesquieu/dp/1107045002

 

et s'ils ont la flemme de lire un livre en anglais, les considérations de Hayek sur le whiggisme dans sa constitution de la liberté, sur Hume dans ses essais de philosophie, de science politique et d'économie, et sur les deux libéralismes dans ses nouveaux essais.

 

Devoir expliquer sur un forum libéral ce genre de choses est un peu problématique quand on y pense. :mellow:

 

 

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il y a 54 minutes, poney a dit :

Hume est évidemment un liberal-traite crypto-communiste

 

Non ça c'est Montesquieu :ninja:

 

Je n'ai pas l'animosité contre Hume que tu sembles me prêter. Je suis tout à fait capable de dire que c'est un conservateur d'esprit libéral (comme Thatcher, ou Isaiah Berlin ou Michael Oakeshott, etc.) ; soit un conservatisme qui n'est ni "jacobin "et "socialisant" (moderne-social dans ma terminologie: comme Bismarck ou De Gaulle), ni réactionnaire à la Maistre ou la Maurras.

 

Mais, si proches soient-ils, ça ne change pas qu'il y a une différence de nature entre un conservateur-libéral et un libéral-conservateur (de même qu'il y un écart substantiel inévitable entre un libéral "de gauche" et un social-démocrate).

 

Je n'exclus pas non plus Hume du libéralisme parce qu'il rejette le jusnaturalisme. Je parle d'un écart strictement politique et pas moral/philosophique.

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Opinion qui a le mérite -ô certes combien fragile- de s'appuyer sur une typologie elle-même élaborée à partir d'une réflexion à partir des sources*.

 

* Et qu'on vienne pas me faire le coup de la littérature secondaire. Quelqu'un d'autre ici as-t-il seulement lu les Essais moraux, politiques et littéraires, et autres essais (PUF, coll. « Perspectives anglo-saxonnes », trad. Gilles Robel, 2001, 874 pages) de Hume ? Non ? Vraiment personne ?

 

Et en face de cet argumentaire je rencontre des "bah" et "pffeu".

Et des "Hayek a dit que Hume était son arrière-grand-père libéral". Bien. Dont acte. Je lirais donc Hayek. Espérons que son interprétation de Hume sera moins fantaisiste que celle du "constructiviste" Descartes :icon_rolleyes:.

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Oui moi, mais en vo.

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Pour être précis, j'en ai lu une partie en français et une autre en anglais grâce à l'édition bilingue TER. J'ai lu pas mal de choses de Hume et sur Hume, et je n'ai qu'un seul grand regret, ne pas avoir eu l'occasion de lire son histoire de l'Angleterre (bien trop longue). Pour la petite histoire, Ernst Junger raconte que c'est la seule oeuvre qu'il avait dans sa chambre quand il était en poste à Paris sous l'occupation.

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J'ai lu "enquête sur l'entendement humain" ainsi que un autre court ouvrage sur les religions, ca me suffit, jusque là, pour savoir quoi penser du bonhomme. 

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Résumé de l’épisode précédent : il est difficile de trouver la trace d’une tradition intellectuelle et politique conservatrice distincte en France, et le terme ‘conservateur’, s’il est utilisé dans le lexique politique au 19e pour désigner la Réaction, a pratiquement disparu le siècle suivant (après-guerre en tout cas). Ça ne fait qu’une vingtaine d’années qu’on l’utilise de nouveau : sans doute faut-il y voir aussi l’effacement des clivages liées à la révolution française justement et l’avènement de la « république du centre » (enfin qui est tout sauf apaisée contra Julliard, Furet, Rosanvallon, les lignes de fracture se sont recréées ailleurs) entendue ici comme lestée de sa conscience historique fondatrice. La plupart des tentatives actuelles me semble essentiellement du rebranding des vieilles droites française, et l’incapacité aujourd’hui de trouver un consensus sur sa signification réelle nous raconte l’histoire des fractures sociales et politiques profondes d’un pays qui est tout sauf un long fleuve tranquille dans lequel se coulerait naturellement l’Etat de droit, la démocratisation ou plus généralement ce que les néoinstitutionnalistes appellent le modèle économique aux institutions inclusives.

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Deuxièmement, l’une des critiques philosophiques portées sur le pluralisme par le philosophe John Gray à l’endroit du libéralisme me semble intéressante. Dans un texte (publié dans un livre de 1989) qui a fait grand bruit au sein du milieu libéral, au point que James Buchanan se soit senti obligé de prendre la plume pour défendre le libéralisme classique (et que l’œuvre de philosophie politique d’Anthony de Jasay puisse être lue comme une réponse adressée à Gray), le philosophe qui fut l’un des jeunes intellectuels du thatchérisme (et un spécialiste de Popper, Hayek et Oakeshott entre autres) répudie son libéralisme politique pour embrasser une sorte de pensée post-pyrrhonienne à la limite du relativisme (plus tard, d’ailleurs, c’est même une position nihiliste qu’il adoptera. NB, le relativisme, le différentialisme ou encore l’identitarisme sont ama des pathologies assez souvent attachées au conservatisme sceptique).

Pour Gray, le libéralisme, dont les fondements prétendent défendre la tolérance et le pluralisme, est politiquement l’inverse : il est une expression de l’intolérance parce qu’incapable de comprendre que différentes formes de régimes politiques peuvent contribuer au bien-être de l’individu. Il relève un certain nombre de faiblesses constitutives de la tradition libérale, en particulier le caractère indeterminé de ses principes fondateurs, son incohérence et son aveuglement aux conditions historiques de son émergence et de compréhension de sa propre identité. Il critique en particulier Hayek, Buchanan et David Gauthier (mes héros personnels, le salaud !), l’évolutionnisme, le contractualisme mais aussi les tentatives pour accommoder Aristote et le libéralisme moderne à la lumière de ce qu’en dit Alasdair McIntyre (qui a écrit un essai retentissant sur l’éthique des vertus quelques années avant).

Mais concentrons-nous sur l’intolérance politique du libéralisme, voilà son argumentation : l’universalité politique du libéralisme est de l’ordre de la foi (politics of faith, clin d’œil à Oakeshott), à l’image de l’évangélisme chrétien : « aucun libéral [sans cesser d’être libéral] ne peut accepter que les pratiques libérales n'expriment et n'incarnent qu'une seule des nombreuses variétés souvent contradictoires et parfois incommensurables de l'épanouissement humain ». Par conséquent, pour le libéral, la société libérale n’est pas une option parmi plusieurs autres possibles, mais une obligation morale. Toutes les sociétés non libérales sont condamnées, toutes ensembles, ainsi que les vertus sur lesquelles elles peuvent éventuellement se fonder (il pense ici aux cités antiques ama). A cause de son zèle universaliste doctrinal, la pensée libérale a toujours pensé élever les pratiques libérales au rang de principes, et ensuite de chercher à les fonder en raison sur ces mêmes principes. En d’autres termes, plus que n’importe quelle idéologie occidentale, celle du libéralisme a cherché à se constituer en idéologie.

Ce qui me fait dire à moi (plus à J Gray) qu’il existe une tendance naturelle des libéraux à accepter le pluralisme, la diversité des points de vue, des opinions, et des organisations sociales à une seule condition, que ces différentes formes de la vie sociale et politique puissent trouver une justification ou une traduction au sein de l’idéologie libérale elle-même. C’est un monisme au sens défini par John Kekes cité plus haut : pour les monistes, la tache essentielle de la morale est de créer des institutions, de formuler des principes et d’éduquer le peuple pour que les gens s’accordent le plus possible à un seul système de valeurs jugé raisonnable. Pour les libéraux monistes je pense, il faut que tous les individus s’accordent par exemple sur la notion de justice, entendue comme la protection de la propriété et de son transfert (éventuellement de la punition en cas de fraude), ce qui suppose aussi de défendre un certain nombre de préconditions culturelles favorables à la défense des obligations et à la formation du droit par ex. C’est un exemple, et vous pouvez penser à tous les théoriciens libéraux qui cherchent à refonder la moralité et la politique en fonction d’une théorie de la justice plus ou moins épaisse.

Le monisme qu’on peut trouver au sein de la tradition libérale est un progressisme : l’idéal moral qu’il défend est l’avenir du monde et obsolétise toutes les formes anciennes ou différentes de moralité (on rejoint la critique de J. Gray), quand il ne réussit pas à les traduire dans son idiome particulier. A contrario, le pluraliste, qu’il soit libéral ou non, reconnaît avec fatalisme peut-être, que les conflits de valeurs et leur incommensurabilité (relative et absolue) est un fait indépassable. Il y aura toujours des conflits et des tensions parce que les ressources sont limitées, parce que les modes de vie sont différents et même certains totalement incompatibles entre eux et que ce pluriversum ne s’atténue qu’en convoquant des outils extérieurs à la raison seule, comme l’autorité de la tradition ou de l’histoire commune. Le libéral n’est pas un fantôme qui gravite au-dessus des phénomènes, mais est situé dans une histoire nationale, et dialogue -assez difficilement oui- avec d’autres traditions, et sauf à tomber dans l’autisme, pour se faire entendre et avancer ses idées, il fait des transactions (ah du pragmatisme !), et donc accepter le monde comme pluriel, ce qui me fait m’arrêter là pour l’instant : je reprendrai plus tard sur la tension interne au libéralisme entre pluralisme et rationalisme (ou alors que ce qui me semble être la différence essentielle entre le langage moral prog et cons, et expliquer la difficulté de penser de concert libéralisme et pluralisme, en tout cas plus que conservatisme et pluralisme wait for it là encore, il faut que je pose tout et on verra ensuite).

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Ça me fait penser a cet argument ridicule, que j'ai du tenir par ailleurs plus d'une fois, de la possibilité de la communauté communiste au sein d'une société plus largement liberale, pretendant alors que l'inverse serait impossible. Manière d'asseoir sa légitimité et par là sa supériorité. 

 

 

Mais c'est un triple aveuglement. Sur la possibilité universelle de l'adoption du libéralisme minus une minorité. Sur la tolérance réelle des libéraux sur cette minorité. Sur la possibilité de cette communauté minoritaire communiste de rester dans son coin sans sourciller. 

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Résumé de l’épisode précédent : il existe au sein de la tradition libérale une tendance moniste aveugle au fait du pluralisme (mais qui peut très bien en défendre la contrefaçon, par exemple via certaines théories du multiculturalisme. Je pense en particulier à celles qui cherchent à encapsuler toutes les valeurs, tous les modes de vie et toutes les traditions sous les catégories génériques et neutralisantes de ‘minorités’, ‘diversité’, ‘droits collectifs’, etc.). Ce monisme marche de concert avec l’idée de progrès moral qu’il s’agit d’incarner en un système de justice unique applicable à tous. Inversement, en reconnaissant le caractère inévitable de la conflictualité, de la diversité des valeurs et de l’incommensurabilité des conceptions de la vie bonne, les pluralistes (libéraux et conservateurs), sont moins enclins à l’idéologie et donc à l’intolérance (pas de panique, je vais encore nuancer mon propos par la suite).

--

Troisièmement, le libéralisme n’est pas unique, il est même terriblement multiple : son lexique s’est forgé au fil du temps en réaction aux guerres de religions et avec la formation des Etats modernes, en opposition aux droits de la couronne pour ceux des parlements, il subit une crise qui le coupe en deux à la fin du 19e siècle (et qui manque de le faire disparaître) et suscite plusieurs vagues de théorisations pour en conserver l’esprit (Mises en particulier).

Parmi les manières d’interpréter l’esprit du libéralisme, Jacob Levy propose d’en retenir deux traits, qui sont aussi deux traditions qui se sont forgées au fil des siècles : l’une qui tend à protéger les individus des pouvoirs locaux, l’autre à faire des groupes le résultat des choix libres et des protecteurs contre le pouvoir de l’Etat.

D’un côté, la tendance ‘rationaliste’ (au sens wébérien) va chercher à éliminer les corps intermédiaires pour établir un marché unique, éventuellement avec l’aide de l’Etat central, de l’autre, celle ‘pluraliste’ va chercher à protéger les communautés, pour empêcher l’extension dudit état central. Ici, le pluralisme qui est évoqué n’est pas celui de Kekes, Gray ou Berlin, mais cherche à évoquer le contraste entre rationalisation étatique d’un côté et autogouvernement d’une pluralité de groupes sociaux non étatiques. D’un côté Voltaire, de l’autre Montesquieu (ou Tocqueville si on préfère). Ces deux traditions politiques du libéralisme, pour J Levy, sont en tension permanente (et c’est tant mieux, c’est le point d’équilibre qui permet d’éviter la sortie de route !). Cette tension peut expliquer parfois les incompréhensions, les oppositions ou les divergences parfois profondes que les uns et les autres sur ce que doit être la structure de la liberté.

Couplée à ce que je disais précédemment sur l’opposition entre pluralisme et monisme moral, cette nouvelle distinction entre pluralisme et rationalisme politique commence à dessiner deux grandes tendances libérales qu’on pourrait qualifier d’un côté de Tocquevillienne, l’autre de Physiocratique. Dans les deux cas, plus elles se radicalisent, plus elles sortent du scope libéral : le pluralisme devient conservateur politiquement et relativiste moralement, le rationalisme despotique politiquement et progressiste moralement.

Le pluralisme libéral de Levy affaiblit aussi la charge de J. Gray contre le libéralisme en général. Loin d’être d’un seul bloc de mecs intolérants et aveugles aux différences/à l’altérité, il montre qu’au contraire, son lexique philosophique s’est enrichi d’une expérience politique pluraliste, expérience pluraliste défendue en Grande-Bretagne au moins jusqu’au 19e siècle par le whiggisme… et après par le conservatisme moderne (surtout anglais, mais aussi américain en partie), les deux gravitant dans ce qu’on appelle communément l’idéologie de l’ancienne constitution (défendue en France par Constant et de Stael, à la suite de Montesquieu).  

Mon prochain post sera plus de l’ordre de l’expérience personnelle (après promis, je retourne à l’état de torpeur habituel), et plus sur le clivage progressisme/conservatisme, qu’il soit au sein ou en dehors de la constellation libérale. En morale, les conservateurs sont plutôt hobbesiens, les progressistes kantiens, peut parfois expliquer le ‘pragmatisme’ des uns comme l’aspect inquisitorial des autres.

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Il y a 1 heure, F. mas a dit :

Ces deux traditions politiques du libéralisme, pour J Levy, sont en tension permanente (et c’est tant mieux, c’est le point d’équilibre qui permet d’éviter la sortie de route !).

 

Ce n'est tant mieux que si on ne se soucie pas de la vérité.

 

Dans le cas contraire c'est plutôt un problème à résoudre: laquelle de ces tendances a raison, ou quelle est leur part de vérité respective (si tant elle qu'elles en aient une) ?

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Le 08/03/2019 à 19:40, poney a dit :

Ça me fait penser a cet argument ridicule, que j'ai du tenir par ailleurs plus d'une fois, de la possibilité de la communauté communiste au sein d'une société plus largement liberale, pretendant alors que l'inverse serait impossible. Manière d'asseoir sa légitimité et par là sa supériorité. 

 

 

Mais c'est un triple aveuglement. Sur la possibilité universelle de l'adoption du libéralisme minus une minorité. Sur la tolérance réelle des libéraux sur cette minorité. Sur la possibilité de cette communauté minoritaire communiste de rester dans son coin sans sourciller. 

Bof, je vois pas pourquoi. On tolère bien les amish 

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il y a 10 minutes, NoName a dit :

On tolère bien les amish

Je n'ai jamais entendu évoquer un quelconque prosélytisme amish, ils ont plutôt tendance à l'entre-soi discret, il me semble. Par ailleurs, je crois qu'ils sont assez localisés, aux USA principalement.

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Du côté de l'équilibre entre les deux grandes tendances, j'ai l'impression qu'on a atteint un déséquilibre assez prégnant. Disons que la tendance centralisatrice semble assez facilement se satisfaire d'être l'aile droite de la social-démocratie, comme on dit. Parallèlement, le mouvement libertarien contemporain me semble avoir fait assez peu de place à cette tradition.

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Il y a 2 heures, Bisounours a dit :

Je n'ai jamais entendu évoquer un quelconque prosélytisme amish, ils ont plutôt tendance à l'entre-soi discret, il me semble. Par ailleurs, je crois qu'ils sont assez localisés, aux USA principalement.

 

et ?

C'est pareil pour les témoins de jehovah et les mormons. Alors ouais ils cassent les couilles et il y a des problèmes légaux vu leur utilisation du harcèlement mais globalement ça se passe plutôt bien. 

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Il y a 14 heures, NoName a dit :

et

Tu évoques la tolérance. On tolère dans la mesure où il existe une forme de respect du mode de vie de l'autre.

Je précise donc que c'est moins compliqué dans le cas des Amish qui vivent paisiblement leurs croyances. Les témoins de Jéhovah et les Mormons tentent de convertir mollement et pacifiquement, et font du porte à porte, mais ça reste bon enfant. J'en dirais pas autant des vegan, par exemple, qui cassent plus que vaguement les couilles et les vitrines des boucheries dans la foulée.

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Ici, je souhaiterais élaborer un peu sur le « style de pensée » conservateur, histoire de mettre un peu d’ordre dans mes idées. Je parle de « style de pensée » comme le fait Oakeshott pour désigner une manière de raisonner et d’aborder la théorie partagée par des auteurs aussi différents que Montaigne, Hobbes, Machiavel, Clausewitz, Hume ou encore Sowell, Scruton, Aron, Buchanan et Hayek (ça fait large, je sais, mais wait for la suite).

Pessimisme sur la nature humaine

Il me semble que si les conservateurs reconnaissent en tant que tel le pluralisme politique, moral et religieux, c’est parce qu’ils s’inscrivent dans une même sensibilité pessimiste quant à la nature humaine, et donc à la possibilité de dépasser les conflits inhérents à une nature humaine qui marche un peu sur trois pattes (voir le post précédent). En d’autres termes et à gros traits, la permanence de la conflictualité des valeurs et la limitation des ressources informent le reste et limitent plus ou moins le progrès moral de l’Humanité.

On retrouve par exemple cette idée chez Carl Schmitt, qui, dans sa Notion de politique (1932), dresse une généalogie de son propre ‘réalisme’ (Hobbes, Machiavel, Hegel) en notant un commun pessimisme anthropologique (issu de l’augustinisme théologique). La marque du péché originel dessine un homme imparfait, limité et belliqueux que les conventions, l’autorité ou encore les contraintes conventionnelles de la morale doivent polir pour vivre en société. Carl Schmitt donne ici une description intéressante de son réalisme politique, qui aboutit en relations internationales à une reconnaissance du caractère pluriel des Etats et des organisations internationales (pourquoi au sein des RI et pas des Etats eux-mêmes ? La réponse dans sa théorie de la constitution et le nomos de la terre).

Thomas Sowell dans son livre A conflict of vision. Ideological Origins of Political Struggles (2007) présente aussi le pessimisme anthropologique, même s’il est moins marqué que chez Schmitt, comme un trait essentiel du conservatisme. L’ambition de Sowell dans cet essai est de présenter les « visions » (des « actes cognitifs préanalytiques ») qui sont à l’origine des clivages entre théories morales, économiques et politiques. Il existe selon lui un « vision sous contrainte » de la nature humaine, qui reconnaît les limitations morales de l’homme en général et son égoïsme en particulier, à laquelle répond une « vision sans contrainte » qui refuse de poser comme une constante de la nature humaine son caractère égocentrique (et donc capable d’être élevé ou perfectionné. Sowell pose d’un côté Adam Smith (aux côtés de Hobbes et Hayek par exemple) et de l’autre William Godwin (et Condorcet par exemple).

Prudence first

Plus intéressant encore pour notre propos sur le style de pensée conservateur, Thomas Sowell propose d’associer la vision sous contrainte à l’éthique des vertus d’Edmund Burke et d’Adam Smith : « Dans la vision sous contrainte, où les compromis (trade off) sont tout ce que nous pouvons espérer, la prudence l’un des devoirs les plus élevés. Edmund Burke l’appelait ‘la première de toutes les vertus’. ‘Rien n’est bon, disait Burke, mais en proportion et avec référence’, en résumé comme compromis. »

Je note au passage que la propension des (libéraux) conservateurs à célébrer la prudence (le calcul, la rationalité, l’homo economicus) chez Adam Smith a été critiquée chez McCloskey (parce qu’ils ont tendance à oublier les autres vertus de la TSM et à minorer son caractère égalitariste en politique). Si pessimisme anthropologique il y a chez eux, il est beaucoup moins marqué que chez les non libéraux : Smith, Hume et Burke ne vont pas aussi loin que Mandeville ou Hobbes (c’est d’ailleurs ce qui me les rend à la fois plus sympathiques, et qu’ils me semblent plus ‘réalistes’ que les réalistes autoproclamés qui minorent le rôle de la morale, les capacités de coopération sociale humaines ou encore sous estiment son intelligence). Il y a d’autres traits caractéristiques de ce ‘conservatisme interne’ au libéralisme (son scepticisme prononcé et sa réflexion sur les sciences de l’homme qui mériteraient une étude).

En théorie des relations internationales

Ce style conservateur transparaît particulièrement en théorie des relations internationales, où l’école réaliste, qu’on oppose en général à l’école libérale ou internationaliste, lui donne une place de premier plan (la théorie des RI est un autre de mes dadas). Le pessimisme anthropologique, la compétition entre Etats pour l’appropriation des ressources, l’anarchie des Ri ou encore l’équilibre des puissances sont des thèmes communs à des auteurs qui sont politiquement assez éloignés les uns des autres (Aron, Schmitt, Morgenthau, Waltz, Carr, Niebuhr), si ce n’est dans le rejet de l’internationalisme, qui dégénère souvent en esprit de croisade (pour la démocratie ou pas, version néocon), dérègle le fonctionnement interne des Etats et tend à l’institution d’organismes internationaux incapables ou dont la légitimité est contestable (il y a tout une littérature sur le sujet).

C’est un point de jonction par ailleurs entre conservateurs revendiqués et libertariens, qui s’entendent pour critiquer la guerre démocratique (même si la position libertarienne condamne toutes les guerres, alors que pour les réalistes, c’est l’interdiction de faire la guerre dans le droit international moderne, ou plutôt sa requalification comme opération de police ou intervention humanitaire qui aboutit à l’illimitation) et les différentes formes d’interventionnismes non strictement nécessaires (ce qui reste à définir, et ce qui peut varier selon les auteurs).  

@Johnnieboy : sur le conservatisme religieux : Tous les conservateurs ne sont pas croyants, et parmi les plus ‘conservateurs’ au sein de la constellation libérale, ce n’est pas non plus unanime (Hume, Smith). Chesterton, qui était réactionnaire, ne s’y était pas trompé. Il reprochait au whig Edmund Burke devenu idole des conservateurs d’être un moderne et d’avoir un air de famille avec le Darwinisme, ce qui est vrai, puisque le (libéral) conservatisme des Lumières écossaises appartient à la même sensibilité spontanéiste dans le domaine moral et épistémologique (il existe même un conservatisme darwinien pour tout dire). Mais là aussi, expliquer ça pourrait durer des posts, et je devrais plutôt foutre tout ça dans un livre !

Je pourrais encore continuer sur le kantisme et la morale du devoir progressiste, qui me semble bcp moins tolérante et bcp plus excluante que le pluralisme libéral (du moins dans sa version pathologique, parce qu'il y en a des biens quand même), mais je vais arrêter de vous emmerder avec mes walls of texts et me mettre son mon bouquin sérieusement. Ou sortir un article sur le sujet. Pour les courageux qui ont réussi a me lire, vos comms sont toujours bienvenus. Je suis preneur de toute remarque.

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