Jump to content

Manent, « Libéral-patriote »


Marchange

Recommended Posts

Manent, « libéral-patriote »



Ce disciple de Raymond Aron et François Furet est directeur d'études à l'EHESS et professeur de philosophie politique. Dans « La raison des nations » (Gallimard), il explique que nos démocraties sont gagnées par le vertige du « renoncement » et le souvenir de nos crimes et de nos fautes. En oubliant ce qui a fait la grandeur et la noblesse de la France.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy.

Directeur d'études à l'EHESS, professeur de philosophie politique, Pierre Manent taille en pièces l'enthousiasme postnational des élites européennes et s'inquiète de la dépression de peuples sommés d'en finir avec leur passé. Double aveuglement : le monde unifié dont on célèbre l'avènement n'est pas pour demain et c'est tant mieux, car il est loin d'être désirable. Données pour obsolètes et coupables, les nations sont toujours la réalité dans laquelle vivent les citoyens. Il faut, dit ce penseur « libéral-patriote », s'en féliciter, car, privée de son berceau qu'est l'Etat-nation européen, la démocratie se mue en pure gestion. Et l'Europe, détachée de tout peuple et de tout territoire, en « agence humaine centrale ».

Le Point : Disciple de François Furet et de Raymond Aron, brillant lecteur de Tocqueville, vous êtes connu comme un savant. Or, dans « La raison des nations », vous lancez un cri d'alarme et un appel à ce qu'on pourrait appeler un réarmement politique. La situation est-elle si grave qu'elle vous impose d'intervenir ainsi dans l'arène publique ?

Pierre Manent : Oh ! Un réarmement ! Je vous laisse le mot. Pour moi, c'est le langage gaullien qui s'imposerait plutôt. Nous sommes en proie à une sorte de vertige du « renoncement ». Nous ne nous souvenons plus que de nos crimes ou de nos fautes. Nous refusons positivement de prolonger tout ce qui a été grand et noble dans la longue expérience française. Le plus étonnant, c'est que nous célébrons cette faiblesse de la cervelle et du coeur comme un progrès de la conscience humaine.

En Europe, le processus d'égalisation sans cesse plus intense des conditions, selon la définition tocquevillienne, va de pair avec une « dénationalisation » progressive. Or, pour vous, hors de l'Etat-nation, point de démocratie.

Nous n'avons pas mesuré à quel point notre expérience de la démocratie était liée à cette forme politique extrêmement singulière qu'est l'Etat-nation européen. Nous avons de plus en plus considéré celui-ci comme un simple vêtement extérieur à la démocratie, ou un échafaudage ayant permis son développement. Nous serions parvenus, avec l'Union européenne, à un stade ultérieur de la démocratie délivrée de ses vieux oripeaux pour se muer en une pure gouvernance qui ne serait liée à aucun peuple, à aucun territoire, à aucunes moeurs particulières. Avec le référendum du 29 mai 2005, on a pu prendre conscience de la fracture entre l'action politique officielle et les sentiments réels des citoyens européens. Ceux-ci ont le sentiment d'être emportés dans un mouvement que personne ne maîtrise. Mais cette « pure démocratie » a perdu ses vertus représentatives.

C'est-à-dire son caractère démocratique. Cela dit, les Etats-Unis, qui n'ont pas renoncé à l'Etat-nation, connaissent aussi une crise de la démocratie.

Soit, mais le système américain, parce qu'il demeure vraiment national et représentatif, est susceptible de corrections, éventuellement brutales, de trajectoire. Si les Américains votent pour le président Bush et le parti républicain, c'est parce qu'ils pensent, à tort ou à raison, que ceux-ci sont plus aptes que les démocrates à faire face aux défis de l'heure. Non que les Etats-Unis jouissent d'une santé morale ou sociale à toute épreuve, mais leur système politique réagit aux mouvements de l'opinion américaine et à la conscience, juste ou erronée, que les Américains ont de ce qui est bon pour les Etats-Unis.

En France, les gens vont voter en ayant le sentiment que, de toute façon, cela n'aura aucune influence sur la politique menée, que les partis dits « de gouvernement » mèneront, rhétorique mise à part, la même politique.

Le problème en Europe, particulièrement en France, c'est que notre politique, même évidemment mauvaise, n'est pas corrigible, quelle que soit l'orientation du corps électoral. Alors que l'opinion est hostile à l'extension indéfinie de l'Union européenne, alors que les citoyens de deux pays fondateurs se sont prononcés contre le traité constitutionnel, tout continue comme avant et on suggère de faire rentrer le traité par la fenêtre. La machine européenne a été montée de telle façon qu'elle ne peut que se déployer, entraînée dans une « finalité sans fins ». L'issue que l'on célèbre, l'Europe à 25, et bientôt à 30 et plus, n'a au fond été voulue par personne mais produite par un mécanisme que nul ne gouverne.

Mais vous postulez que l'activisme américain et le quiétisme européen sont deux versions d'un empire démocratique dont l'extension traduit l'unification croissante du monde.

La politique américaine repose sur l'idée que les différences entre les groupes humains sont superficielles. La démocratie, imposée si nécessaire, produira rapidement des moeurs et des régimes si proches des nôtres que la mise en ordre démocratique du monde sera assurée. Reste que cette doctrine est compatible avec le sentiment très vif de la spécificité et de l'excellence des Etats-Unis. Le fait qu'ils restent un Etat-nation leur permet de tenir compte des intérêts américains en maîtrisant souverainement l'usage qu'ils font de l'idéologie universaliste. A l'inverse, nous ne gouvernons pas l'idéologie universaliste, elle nous gouverne.

Alors que le politiquement correct n'a jamais autant exalté les différences, n'est-il pas paradoxal que l'abolition des différences soit considérée comme l'horizon indépassable de l'histoire humaine ?

Triomphe, en effet, cette passion de la ressemblance, cette idée que l'humanité va vers son unification nécessaire. Or cette unification n'est nullement désirable. La plus vieille idée libérale est que l'uniformité est soeur du despotisme. D'ailleurs, en dépit de certaines apparences, la mondialisation n'annonce pas la fin des différences. La mondialisation économique produit la montée en puissance d'aires non occidentales dont rien ne garantit que leur développement empruntera les mêmes voies que celui de l'Occident. Un monde où la Chine et l'Inde sont des puissances majeures est en un sens plus divers que le monde où les puissances occidentales gouvernaient la planète. En Europe même, nos pays sont plus refermés sur eux-mêmes qu'il y a trente ans. Croyez-vous que nous nous intéressons autant à l'Italie de Berlusconi qu'à celle de Berlinguer ? Enfin, l'autoaffirmation de l'islam ajoute à l'hétérogénéité du monde. A l'époque de Nasser et de la prédominance idéologique du nationalisme arabe, les pays musulmans constituaient un monde dont les catégories nous étaient intelligibles, qui nous ressemblait ou voulait nous ressembler. Aujourd'hui, le monde islamique est un monde qui s'éloigne de nous, pas un monde qui s'en rapproche.

Ce progrès des différences pose un problème particulier à l'Occident, dont l'identité se fonde sur l'universalité de ses valeurs. Devons-nous faire le deuil de celle-ci pour nous réfugier dans un relativisme intégral ?

Certes non ! L'universalisme est l'âme même de l'Europe. Mais nos principes universels sont liés à des expériences intellectuelles, morales, religieuses, politiques particulières. Ils ne sont pas dans les formules qui les proclament.

Seulement, l'« affaire des caricatures » l'a montré : alors que l'information, les images, les idées circulent sans contrainte, il est de plus en plus difficile de déconnecter l'ordre intérieur du désordre extérieur.

Ce n'est pas la dimension intérieure de cette affaire qui me semble frappante. Il n'y aurait pas eu le moindre mouvement de musulmans dans nos pays, ni sans doute hors de nos pays, sans la décision délibérée d'un certain nombre de gouvernements arabes ou musulmans d'intimider l'Europe. On a assisté à un effort grossier, mais apparemment assez efficace, pour faire sentir à l'Europe qu'elle était sous surveillance et qu'elle avait à justifier ses moeurs et manières devant un tribunal politique et religieux extérieur à l'Europe. La situation ne demande pas des considérations subtiles sur l'équilibre en effet nécessaire entre liberté et respect des opinions, mais la fermeté des gouvernements européens, qui, jusqu'à présent, se sont plutôt laissé bousculer par des régimes qui ne respectent pas les libertés, et en particulier celles des autres religions.

La faiblesse des gouvernements dans ce dossier ne traduit-elle pas le fait que nous ne savons plus comment être des peuples - ce qui signifie que nous avons affaire à une démocratie sans demos ni kratos ?

Nous ne savons pas comment habiter nos nations. La nation glorieuse a subi et causé trop de calamités. Nous ne pouvons plus, si j'ose dire, « repartir comme en 14 ». Seulement, nous n'avons pas découvert ce qu'est la vie après la nation. L'opinion gouvernante prétendait que nos vies nationales étaient désormais une illusion et que nous vivions déjà dans l'Europe. Or ce n'est pas vrai. Cela dit, la construction européenne sera une entreprise raisonnable pour peu qu'on renonce à la réaliser par la dénationalisation des nations. L'avenir de l'Europe, ce sont des entreprises comme Airbus ou Ariane, des actions communes, et non pas l'imposition de règles abstraites censées accomplir le passage à un stade supérieur de l'existence humaine.

L'ironie de l'histoire, c'est que nous nous heurtons aujourd'hui à l'accomplissement de ce que nous avons inventé : l'égalité devenue égalitarisme, les Lumières muées en triomphe de l'individu, la démocratie dégradée en « hyperdémocratie »…

Certes, mais il ne faut pas simplement le déplorer. Si nous nous sommes éloignés de l'Etat souverain et purement national, c'est parce qu'il a produit des effets dévastateurs. Mais nous n'avons pas mesuré que ce monde délivré de nos vieilles culpabilités n'était pas habitable. Et nous n'avons pas vu que les artifices que nous construisions pour nous gouverner allaient nous empêcher de nous gouverner. Il y a un moment où l'instrument est trop vaste, trop complexe pour celui qui le manie. Sur les caricatures de l'époque révolutionnaire, on voit le paysan porter sur ses épaules le curé, le noble, le collecteur d'impôts. Bien sûr, nous ne vivons pas sous le joug, mais chacun d'entre nous porte un empilement de gouvernances qui vont de la municipalité ou la région aux Nations unies en passant par l'Etat et l'Europe, sans oublier commissions et organismes divers. En vérité, notre vie commune ne consiste plus qu'à appliquer de plus en plus rigoureusement des règles de plus en plus rigoureuses. Il y a là une automutilation systématique des citoyens pour prévenir tous les risques qu'engendrerait une action un peu libre. Le principe de précaution, qui, dans une exagération comique, a pris en France valeur constitutionnelle, nous interdira bientôt de sortir de notre berceau. Quand j'entends le ministre de l'Agriculture le célébrer avec exaltation et que la France entière se mobilise pour un canard sauvage trouvé mort au bord d'un étang, j'ai le sentiment que nous sommes entrés dans un monde étrange.

Votre livre pourrait s'intituler « Requiem pour la politique » ?

Si vous voulez, mais on n'échappe pas à la politique. L'ère de la dépolitisation est peut-être en voie de s'achever. Que fait-on avec l'Europe, avec l'Amérique, avec le monde arabo-musulman ? Ce que Burke appelait déjà le catéchisme des droits de l'homme ne nous fournit pas de réponse à ces questions.

Il nous faut, selon vous, réapprendre à penser politiquement le religieux, aucune règle universelle n'étant susceptible d'arbitrer dans une perspective de paix entre « ceux qui ne veulent connaître que les droits de l'homme et ceux qui ne veulent connaître que les droits de Dieu ». La France laïque ne se situe-t-elle pas dans un monde postreligieux ?

Ce qu'on appelle la laïcité est la mise en forme juridique et glorieuse d'une guerre civile gagnée par un parti et perdue par l'autre. La France républicaine a soumis la France catholique et la France catholique se l'est tenu pour dit. Et l'Eglise se comporte comme un parti vaincu et toléré. Je ne reviens pas sur les fautes de l'Eglise, mais dès lors que celle-ci ne représente plus une menace pour les libertés et que le maintien de l'expérience religieuse hors de l'espace public affaiblit la nation dans sa substance et sa conscience de soi, cette situation ne peut pas durer. On ne peut pas simultanément accueillir à bras ouverts une religion qui a toujours été étrangère à l'Europe et expulser de l'histoire de France une religion qui en a toujours fait partie. Il y a là une énorme injustice historique doublée d'une absurdité politique et sociale.

Pierre Manent

Né en 1949

1971 : normalien, agrégé de philosophie

1972/1992 : assistant auprès de Raymond Aron puis d'Emmanuel Le Roy Ladurie au Collège de France

1977 : « Naissance de la politique moderne : Machiavel, Rousseau, Hobbes »

1978 : participation à la création de la revue « Commentaire »

Depuis 1992 : directeur d'études à l'EHESS

http://www.lepoint.fr/edito/document.html?did=174952

Est-ce que je suis le seul à trouver cette interview inintéressante et vide de signification ?

Link to comment
Cet entretien confirme ce que j'avais déjà souligné: Manent est un hobbéso-aronien, catégorie somnifère.

Exact, comme le confirme un de ses livres : "Naissance de la politique moderne : Machiavel, Rousseau, Hobbes ". Apparement Locke n'a pas participé à la politique moderne !

Remarquez, les questions de Mme Lévy ne l'aide pas à garder les pieds sur terre:

Mais vous postulez que l'activisme américain et le quiétisme européen sont deux versions d'un empire démocratique dont l'extension traduit l'unification croissante du monde.

Comment répondre à ça ?

Je sens une parenté entre Pierre Manent et Raymond Boudon, dans la démarche, comme dans certains réflexes intellectuels, s'agit il d'une parenté de normalien ?

J'ai un cousin qui m'a dit un jour très justement : "je ne lis que les philosophes qui sont assez intelligents pour être compris par leur public"… mais rq, peut-être que le Point est réservé aux normaliens ?

De fait, quelle peut bien être la raison d'un homme qui pense s'il ne pense que pour lui ?

Cela étant dit, Manent fait preuve de lucidité en identifiant certains problèmes, mais tout comme Boudon, refuse de choisir l'analyse libérale pour les expliquer et en donner les solutions.

Link to comment

C'est pourtant évident.

L'immanence d'un système fondant l'isomoprhie du libéralisme à l'intérieur entre ses divers niveaux ne peut qu'engendrer par extension des actants extérieurs qui eux-mêmes s'ils ne sont structurellement parentés n'en demeurent pas moins l'autre face d'une herméneutique qui donne tout son sens à leur historicité factuelle.

Link to comment
L'immanence d'un système fondant l'isomoprhie du libéralisme à l'intérieur entre ses divers niveaux ne peut qu'engendrer par extension des actants extérieurs qui eux-mêmes s'ils ne sont structurellement parentés n'en demeurent pas moins l'autre face d'une herméneutique qui donne tout son sens à leur historicité factuelle.
LOL

Dans le même genre (mais sans ironie): http://www.hermetisme2006.com/nl_oct/nl_oct05_jpl.htm

Cela signifie que le sujet a pour existence d’endurer d’être déjà en accès à une vérité qu’il pourra bien signer, si c’est la signature qui avère le sujet de la décision par opposition aux justifications qui dissolvent celui du choix, mais qu’il ne pourra jamais revendiquer et dont il ne pourra rien faire parce qu’elle sera encore et toujours celle de l’objet : que celui-ci soit valable et plus simplement réel, à son tour instituteur de subjectivité et non pas cause de savoir.
Link to comment
Dans le même genre (mais sans ironie): http://www.hermetisme2006.com/nl_oct/nl_oct05_jpl.htm

Cela signifie que le sujet a pour existence d’endurer d’être déjà en accès à une vérité qu’il pourra bien signer, si c’est la signature qui avère le sujet de la décision par opposition aux justifications qui dissolvent celui du choix, mais qu’il ne pourra jamais revendiquer et dont il ne pourra rien faire parce qu’elle sera encore et toujours celle de l’objet : que celui-ci soit valable et plus simplement réel, à son tour instituteur de subjectivité et non pas cause de savoir.

Mmmm, délicieux.

Un (prétendu) philosophe qui a besoin de s'exprimer de façon aussi complexe ne peut pas dire des choses intéressantes.

Link to comment
La valeur logique du troisième moment de l’évidence, qui se formule dans l’assertion par où le sujet conclut son mouvement logique, nous paraît digne d’être approfondie. Elle révèle en effet une forme propre à une logique assertive, dont il faut démontrer à quelles relations originales elle s’applique.

Progressant sur les relations propositionnelles des deux premiers moments, apodose et hypothèse, la conjonction ici manifestée se noue en une motivation de la conclusion, « pour qu’il n’y ait pas » de retard qui engendre l’erreur), où semble affleurer la-forme ontologique de l’angoisse, curieusement reflétée dans l’expression grammaticale équivalente, « de peur que » (le retard n’engendre l’erreur)…

Sans doute cette forme est-elle en relation avec l’originalité logique du sujet de l’assertion : en raison de quoi nous la caractérisons comme assertion subjective, à savoir que le sujet logique n’y est autre que la forme personnelle du sujet de la connaissance, celui qui ne peut être exprimé que par « je ». Autrement dit, le jugement qui conclut le sophisme ne peut être porté que par le sujet qui en a formé l’assertion sur soi, et ne peut sans réserve lui être imputé par quelque autre, – au contraire des relations du sujet impersonnel et du sujet indéfini réciproque des deux premiers moments qui sont essentiellement transitives, puisque le sujet personnel du mouvement logique les assume à chacun de ces moments.

Lacan
Link to comment

L'analyse du bouquin de Manent apr l'ineffable Patrick Jarreau dans LE MONDE.

Pas d'existence sans nation

LE MONDE | 06.03.06 |

Le rejet du projet de Constitution par les Français et les Néerlandais, au printemps 2005, a immobilisé la construction européenne. Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné ? Pourquoi ce grand dessein est-il aujourd'hui en panne ? Pour Pierre Manent, le diagnostic ne fait pas de doute : l'Union européenne souffre d'avoir rompu avec la nation et substitué au gouvernement représentatif une "agence humaine centrale", dont le propos est d'assurer "une gouvernance démocratique très respectueuse des droits de l'homme, mais détachée de toute délibération collective".

La tentation de l'ironie est forte quand ce professeur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, éminent spécialiste du libéralisme, présente comme échappant "de plus en plus à la conscience commune" ce qu'il appelle "l'effacement (…) de la nation". Qu'est-ce d'autre que le discours habituel des détracteurs de l'Union européenne, qui lui reprochent de faire ce pour quoi elle a été inventée : non seulement jeter des ponts par-dessus les barrières nationales, mais les abaisser ? Qui peut croire que cette évolution, bruyamment dénoncée par ses adversaires, échappe à qui que ce soit ?

Mais la richesse des analyses de Pierre Manent, servies par un sens aigu de l'éloquence, force l'attention. Il rapproche et oppose deux projets ou deux rêves d'unification du monde, l'européen et l'américain, tous deux fondés sur la croyance en "un monde réuni où aucune différence collective ne sera plus significative". Alors que les Etats-Unis cherchent à faire prévaloir cette vision sans s'effacer comme nation et en usant des moyens de la puissance, l'Europe prétend y parvenir, selon lui, en abdiquant toute prétention nationale et en comptant sur la force contagieuse qu'elle prête à ce renoncement.

La version américaine a la préférence de l'auteur, parce qu'elle conserve la double dimension de la nation et de l'Etat, mais aucun de ces deux projets d'"empire démocratique" ne le convainc, car "la séparation entre les groupes humains ne peut pas être entièrement surmontée". A ses yeux, le 11-Septembre n'a pas été autre chose que l'affirmation la plus évidente et la plus radicale de la séparation et de "l'impénétrabilité réciproque des communautés humaines". Les terroristes qui ont précicipté quatre avions sur New York et Washington ont rendu aveuglante l'inanité de la croyance dans la disparition des identités et des oppositions entre les nations ou les cultures. On peut voyager en avion, parler l'anglais, jongler avec l'Internet et vouer à l'Amérique une haine meurtrière. "La communication par elle-même ne produit pas la communauté", résume Pierre Manent.

Les différences qui séparent les nations tiennent pour une part aux religions. Qu'est-ce qui s'oppose, aux yeux de nombreux Européens, à l'entrée de la Turquie dans l'UE sinon le fait que le pays candidat est une grande nation musulmane ? "Mais comment le dire ?", observe l'auteur, qui attribue l'impossibilité de le faire à une pensée dominante rendant suspecte la perception même de différences collectives. Il refuse d'assimiler aux droits des citoyens musulmans, dans les pays européens où ils vivent, celui qu'aurait la Turquie d'être admise dans l'union politique qu'est l'UE.

Pierre Manent conclut son propos par une analyse de la "sortie d'Europe" du peuple juif. Le rétablissement d'Israël, seul capable d'assurer la sécurité des juifs, partout exposés à la renaissance des discriminations, sinon des persécutions, qu'ils ont subies, est à ses yeux exemplaire. S'il est vrai que la Shoah ait persuadé les Européens de préférer toujours et partout l'identité à la différence, la reconstitution d'Israël en nation séparée et autonome ne devrait-elle pas les faire réfléchir sur le lien qui unit toute existence à une communauté humaine ? Et leur montrer, aussi, qu'il n'est pas de telle communauté qui puisse être dissociée d'une religion conservée, réformée ou même dépassée ?

A propos, suis-je le seul à trouver difficilement lisible ce forum Lecture et culture ?

Link to comment

Archived

This topic is now archived and is closed to further replies.

×
×
  • Create New...