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Jürgen Habermas est mort


Adrian

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Il n'est pas d'usage, en Allemagne, d'accorder facilement le titre de philosophe. Kant et Hegel le sont assurément, mais les professeurs d'université ou "Intellektueller" - terme importé de France au moment de l'affaire Dreyfus -, pas forcément. L'un d'eux, cependant, a été autorisé sans débat par ses concitoyens à être dit philosophe : Jürgen Habermas. Grand penseur du monde contemporain, il s'est d'ailleurs vu attribuer divers épithètes élogieuses : "défenseur de la modernité", "conscience publique de la culture politique" ou même "le dernier philosophe". Né en 1929, Jürgen Habermas est mort samedi 14 mars 2026, à l'âge de 96 ans, a-t-on appris de sa maison d'édition Suhrkamp Verlag. Dans l'un de ses derniers ouvrages, Une Histoire de la philosophie, Tome 1 & 2  (Gallimard, 2021 et 2023), il témoignait encore de son grand projet philosophique : défendre l'usage public de la raison.

Représentant de la deuxième génération de l'École de Francfort et figure influente de la théorie du langage, le penseur allemand a traversé un siècle de philosophie contemporaine. D'abord influencé par le marxisme, il se fera le critique d'une rationalité technique et scientifique dogmatique et aliénante, avant de s'intéresser aux fondements de la démocratie et de défendre, contre les post-modernes, la raison dans l'esprit des Lumières. Articulant philosophie politique et sciences sociales, on retient sa théorie de la société fondée sur la communication exposée dans son essai majeur : Théorie de l'agir communicationnel (1981).

Bien sûr, ce n'est pas uniquement à son œuvre, très complexe, que Jürgen Habermas doit sa renommée internationale, remarquable pour un philosophe. Si l'écho de ses idées ont su résonner au-delà du cercle académique, c'est que cet éthicien de la discussion aimait à intervenir dans le débat public, traitant d'événements d'actualité comme l'avancée de la science en matière de clonage, le "concept" de 11 septembre, la place des religions dans une société sécularisée, les débats sur la construction européenne ou, plus récemment, les questions éthiques relatives à la crise sanitaire du Covid-19 et la montée du populisme.

Jürgen Habermas naît à Düsseldorf en 1929. L'année qui voit, en Allemagne, à la fois le succès du roman pacifiste À l'ouest, rien de nouveau d'Erich Maria Remarque, et la chute de la République de Weimar menant à l'ascension du Parti national-socialiste. Difficile de ne pas voir dans ce contexte de bouleversements sociaux-politiques, les racines de l'idéal démocratique qui animera, tout au long de son parcours intellectuel, le philosophe dont l'enfance fut marquée par l'adhésion aux Jeunesses hitlériennes. Un parcours qui pouvait, disait-il lui-même, être envisagé comme le "produit d'une rééducation".
 

Dix ans après la fin de la guerre, Habermas obtient un doctorat de philosophie avec une thèse portant sur Schelling, figure de l'idéalisme allemand, proche des romantiques. Intégré au milieu académique, le jeune homme s'offusque du silence complice de certains grands universitaires quant à la compromission d'une génération avec le nazisme. Pour Habermas, la "leçon fondamentale à tirer de [cette] catastrophe", était de comprendre que les traditions "ne pouvaient plus être transmises sans faire l'objet d'une critique" (Esprit, n°417, 2015). Il publie alors un article dénonçant la réimpression d'un cours de Martin HeideggerIntroduction à la métaphysique, comportant des passages vantant la grandeur du fascisme.

Cet article, intitulé "Penser avec Heidegger contre Heidegger", suscite l'intérêt de Theodor W. Adorno, dont Habermas devient l'assistant au sein de l’Institut de Recherche sociale ; c'est le début de son aventure francfortoise, en compagnie de ses aînés et mentors Max Horkheimer, Theodor W. Adorno et Herbert Marcuse. S’initiant aux méthodes de la recherche sociale empirique, il découvre la sociologie, mais aussi la psychanalyse. Aux côtés d'Adorno, il défend le rôle de la philosophie dans les sciences sociales lors de la "querelle du positivisme" qui l'opposa à Karl Popper. C'est à la même époque qu'il rédige L'Espace public (1962), un essai qui deviendra un classique de la littérature des sciences sociales.

Participant au "tournant linguistique" de la philosophie (expression popularisée par Richard Rorty pour décrire le virage méthodologique consistant à prendre davantage en considération l’analyse du langage dans l'élucidation des élucidations des questions philosophiques), Habermas publie en 1981 son grand œuvre : Théorie de l’agir communicationnel. Une somme de près de mille pages dans laquelle il lie sciences sociales et théorie du langage, en formulant une théorie de la "raison communicationnelle". Derrière ce concept, il y a l'idée que la raison remplit une fonction communicationnelle, fondée sur l'attente d'une concorde intersubjective entre les humains. Après la parution de cet ouvrage, Habermas a continué de déplier les implications politiques et morales de cette théorie, élaborant notamment son "éthique de la discussion". Celle-ci vise à établir les conditions idéales dans lesquelles un débat est à même d'aboutir à un accord. On y retrouve des principes comme l'intelligibilité (les phrases doivent être comprises par tous), la sincérité (les intentions doivent être clairement énoncées) et la justesse (les propositions doivent pouvoir être justifiées).

Le philosophe poursuivra cette entreprise d'élaboration des normes idéales de la discussion démocratique, en redéfinissant la vérité en termes d'intersubjectivité, prenant acte de la faillibilité de nos connaissances et du pluralisme des interpérations (Vérité et justification, 1999). Pour ne pas se résoudre au relativisme total auquel pourrait mener la diversité des points de vue, Habermas invite à considérer comme vrais les énoncés qui font l'objet d'un consensus. Pour l'atteindre, là encore, il existe des critères idéaux : l'inclusion de tous dans le débat, afin que toutes les perspectives puissent être prises en compte ; une participation de tous à égalité de droits ; la garantie qu'aucune contrainte ou pression ne soit exercée sur les participants ; enfin, une orientation vers l'entente qui suppose la volonté sincère des intervenants à atteindre la vérité. Dans ces conditions parfaites d'échange, les participants pourraient s'accorder sur l'autorité du meilleur argument…

"Il y a chez Habermas la conviction qu’il existe une égalité suffisante qui est donnée dans l’échange d’arguments, explique la philosophe Estelle Ferrarese dans Les Chemins de la philosophieC’est-à-dire que, je reconnais autrui comme paire dès le moment où je soumets un énoncé à sa critique. Je le reconnais comme quelqu’un qui a le droit de critiquer, donc je m’engage à affûter mon argument, à le reformuler. S’engage alors une relation qui est paritaire sur le plan de l’échange". Autrement dit, une sorte de jeu de rôle qui met entre parenthèses les statuts sociaux. "Habermas ne nie pas qu’il y a quelque chose d’artificiel dans cette forme d’égalité, poursuit-elle. Cette fiction fonctionne parce qu’elle est basée sur un ethos de classe : la bourgeoisie. Mais ces intérêts de classe peuvent être dépassés. A un moment donné, cet intérêt de classe a coïncidé avec une forme d’intérêt général."

Une autre influence majeure de Habermas est celle du courant pragmatique, notamment l'œuvre de l'Américain John Dewey. Elle marque ses travaux sur la démocratie considérée comme un processus participatif. Dans Droits et démocratie (1992), l'un de ses grands essais politiques, il pose les fondements théoriques de sa conception d'une "démocratie radicale". Celle-ci ne reposerait plus sur les droits naturels, mais sur un principe de discussion.

Cette théorie de science politique reflète aussi l'orientation politique de Habermas, lequel croyait en une démocratie capable de défendre les libertés individuelles de la tradition libérale et d'assurer les fonctions redistributrices d'un État-providence. En réponse aux dangers du nationalisme, Habermas défendait un "patriotisme constitutionnel", étant bien plus attaché aux institutions démocratiques qu'aux Etats-nations. C'est dans cette optique qu'il fut l'un des partisans influents d'une Union européenne forte, plaidant même pour sa transformation en une démocratie supranationale. Un tremplin, peut-être, vers "une société mondiale politiquement constituée", écrit-il dans La Constitution de l'Europe (2012), un espace post-national et cosmopolite capable de faire face aux défis de la mondialisation.

ombre de commentateurs de l’œuvre d’Habermas ont tenté de faire des ponts entre sa philosophie et son parcours personnel. Bien sûr, on peut le lire "sans rien connaître de la biographie de l’auteur", rappelle Alexandre Dupeyrix dans Comprendre Habermas (Armand Colin, 2009). Mais on saisit mieux sa démarche dans le contexte culturel et historique d'une Allemagne en mutation, prise entre l'héritage du cosmopolitisme de ses Lumières et la compréhension de l'horreur de la barbarie totalitaire. Dans son discours de remise du prix Kyoto, en 2004, le penseur relatait deux expériences biographiques qui auraient influencé ses intérêts philosophiques et ses engagements.

"Les philosophes ne se sont pas particulièrement intéressés à cette force que possède le langage de fonder la communauté. Depuis Platon et Aristote, ils analysent le langage comme le médium de la représentation et étudient la forme logique des énoncés par lesquels nous nous référons aux objets et restituons les faits. Mais le langage existe au premier chef pour communiquer et pour que chacun puisse prendre position par « oui » ou par « non » aux prétentions à la validité émises par autrui. Nous usons du langage à des fins plus communicationnelles que purement cognitives. Le langage n’est pas le miroir du monde ; il nous permet d’accéder au monde". 
 

Le second fait biographique déterminant de son parcours est l’expérience de la guerre et de la chute du régime nazi. Comme de nombreux jeunes Allemands de cette époque, Habermas a fait partie des Jeunes du peuple (Jungvolk), puis des Jeunesses hitlériennes. "Ce n’est qu’avec la rupture qu’a représentée l’année 1945 que ma génération s’est enrichie d’une expérience sans laquelle je ne serais probablement jamais venu à la philosophie et à la théorie de la société, explique le philosophe. La société et le régime sous lesquels nous avions vécu avec un sentiment de semi-normalité étaient (...) démasqués pour ce qu’ils étaient : une société et un régime pathologiques et criminels. C’est ainsi que la confrontation avec l’héritage que laissait le passé nazi de l’Allemagne est devenue une question fondamentale pour ma vie politique d’adulte."

L'après-guerre est alors le moment de tirer les leçons du procès de Nuremberg, avec le sentiment que tout avait un "double fond". S'ouvrait pour une génération qui avait grandi dans "le climat lourd, chargé de ressentiment du kitsch patriotique, du monumentalisme et du culte de la mort" du nazisme, un espoir porté par "l'esprit libérateur de la modernité", écrit Habermas. C'est pour lui le moment de s'elever contre les penseurs qui, rejetant l'universalisme égalitaire des Lumières, célébraient un "homme supérieur" - les Heidegger, Carl Schmitt ou Ernst Jünger. Grâce aux perspectives ouvertes par la théorie critique de Horkheimer et d’Adorno, Habermas formule son fameux concept d'"espace public", ce lieu abstrait tissé par les interactions dont le "pouvoir mystérieux" est "d'unir ce qui est différent sans pour autant nécessairement aplanir ces différences" :

"La formule magique, pour moi, ce n’était pas le libéralisme anglo-saxon ; elle consistait dans le seul mot : « démocratie ». Les constructions que léguait la tradition du droit rationnel, et dont j’avais pris connaissance dans les présentations qu’en faisaient de petites éditions populaires, s’associaient à l’esprit de transformation et aux promesses d’émancipation de la modernité." 
 

En 2006, Joachim Fest, historien opposé à Habermas, rapporte dans ses mémoires une anecdote bizarre : le philosophe aurait, des années après la guerre, avalé une bout de papier sur lequel il aurait avoué son dévouement au nazisme. C’est dans ce contexte que le magazine Cicero titre sa une "Oubliez Habermas !", estimant que celui-ci faisait de l’ombre à la nouvelle scène intellectuelle. Ce faisant, ses détracteurs discréditaient l’influence de la pensée politique d’Habermas, qu'ils considéraient être le fruit gâté d’une mauvaise conscience... La même année, la droite conservatrice allemande orchestrait un procès similaire à l’écrivain Günter Grass.

Malgré ces tentatives de discrédits, ou les critiques sur sa position politique jugée par certains comme trop modérée, naïve ou irréaliste, Habermas tint son cap : l'équilibre entre une attitude critique et sceptique et le refus du défaitisme post-moderne, porté par le désir de fonder une éthique de la discussion publique rationnelle et émancipatrice. L'une des raisons, peut-être, de l'écho toujours vif de sa pensée dans les débats contemporains.


https://www.radiofrance.fr/franceculture/juergen-habermas-le-dernier-philosophe-est-mort-7041954


Un des derniers philosophes (enfin pas BHL quoi) connu massivement. Les philosophes sont moins connus de nos jours.

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